Extrait du livre d'Alain Besançon
« Les origines intellectuelles du léninisme »
édition tel Gallimard

CHAPITRE VII
L'HOMME NOUVEAU

Tchernychevski et Dobrolioubov éprouvaient haine et mépris pour la génération romantique. Ils lui reprochaient son narcissisme, sa complaisance pour les états d'âme. Dans la plainte mélodieuse des héros littéraires des « années quarante », déchirés entre l'idéal inaccessible d'action et l'oisiveté de fait, ils voyaient lâcheté pure. Ils discernaient, dans le goût pour la complexité, psychologique et morale, un alibi pour ne rien faire. Ce que leurs aînés appelaient dialectique, ils le nommaient phrase et bavardage. Les « pères » étaient riches, mais progressistes ; cultivés, mais révolutionnaires : les « enfants » voyaient dans la richesse et la culture, dont ils étaient, pour leur part, dépourvus, un luxe inutile, une contradiction avec le progressisme conséquent, un obstacle sur le chemin de la révolution.
Pour vaincre le tourment et la division de l'âme, la nouvelle génération entreprend de se « simplifier ». Tchernychevski développa ses vues dans une dissertation de « philosophie pratique » qui résume, de façon satisfaisante, les idées reçues des années soixante. Il entreprenait de corriger un petit livre de Lavrov, qui portait sur des problèmes moraux, et qui s'appuyait sur un positivisme moralisé. Lavrov, assez averti des courants de pensée occidentaux, regardait vers Jules Simon, Proudhon, Mill, Schopenhauer. Tchernychevski le renvoie, avec brutalité, à la « science », c'est-à-dire au scientisme allemand contemporain.

La science, comme il l'entend, démontre apodictiquement. Elle comble le besoin de certitude, non pas seulement dans l'ordre naturel, mais aussi bien dans l'ordre moral et métaphysique. Il n'y a pas, en effet, de hiatus entre ces différents ordres, car l'homme appartient, tout entier, à l'ordre matériel. « La philosophie voit en lui ce que voient la médecine, la physiologie et la chimie!. » S'il y avait une autre nature en l'homme que sa nature matérielle, elle ne manquerait pas de se manifester. Or, elle ne le fait pas. « Cette preuve, insiste-t-il, ne saurait être mise en doute. » L'homme mange et il pense : il n'y a pas plus de mystère dans ce fait que dans celui-ci : « Le bois pousse et brûle. » Le matérialisme (il dit monisme à cause de la censure) a été entraperçu de tout temps, par des hommes de génie. « Mais c'est seulement depuis quelques années que notre connaissance a fait de tels progrès qu'elle démontre scientifiquement le bien-fondé de cette interprétation. » Nous sommes au siècle des Copernic de la chimie et de la physiologie. Le scepticisme n'est plus de mise, ni, non plus, la crédulité, qui traduisent une connaissance insuffisante des idées élaborées par la science actuelle. Ce qu'elle avance est désormais aussi certain que : « la révolution de la terre autour du soleil, la loi de gravitation, l'action de l'affinité chimique ». C'est vérifié, prouvé, démontré. « II ne reste plus à celui qui a une fois admis (les idées nouvelles) aucune possibilité de revenir en arrière. » II n'y a pas, dans la démarche des jeunes gens de ce temps, une recherche de la vérité, ni une quête de la sagesse. Elles sont données toutes faites, évidentes par soi. « Le caractère essentiel des conceptions philosophiques d'aujourd'hui est leur certitude inébranlable, ce qui exclut toute instabilité des convictions.» On comprend alors le ton tranchant, méprisant pour l'adversaire ou pour l'hésitant. Sa recherche ne lui est pas comptée à mérite, mais à lâcheté, stupidité, ou à mauvaise volonté. La certitude idéologique est un bloc. Ses propositions s'imposent par elles-mêmes. Une chose ne peut être, à la fois, vue et crue. La foi religieuse a pour objet l'invisible. Mais l'idéologie a pour objet des choses visibles, palpables, qui tombent sous le sens. Les refuser est folie ou vice, car elles ne sont pas une question de croyance, mais de fait.

Un personnage du roman de Tchernychevski, Que Faire, rencontre le héros idéologique, Rakhmetov. « Le sujet de la conversation importe peu ; toujours est-il qu'il disait : "II le faut", et je répliquais : "Non." — II disait : "C'est votre devoir" et je répliquais : "Pas le moins du monde." Au bout d'une demi-heure, il conclut : "II est inutile de poursuivre, je vois. Êtes-vous persuadé que je suis un homme qui mérite confiance ? — Oui, tout le monde me l'a dit, et je vois moi-même que c'est vrai. — Et malgré cela vous maintenez votre point de vue ? — Parfaitement. — Savez-vous ce qui en découle ? Que vous êtes un menteur ou une fripouille !" » « II avait, ajoute l'auteur, un ton parfaitement impersonnel, comme un historien qui cherche, non pas à blesser, mais à établir la vérité. » Nous sommes ici à la racine de l'injure idéologique, du « renégat » Kautsky, de « l'hitlérien » Trotski. Elle découle de l'exaspération de l'idéologue devant celui qui ne se rend pas à ce qui est, pour lui, évidence patente. L'idéologie n'est pas un assentiment comportant risque et fondé sur l'autorité reconnue d'un autre. Elle est une constatation vérifiée par l'expérience personnelle. Elle n'est pas une foi. Elle est une pseudo-empirie.

Dans la certitude scientifique, Tchernychevski tient le garant de l'action : « Quand le moment viendra les représentants de ceux qui aspirent aujourd'hui à transformer l'existence en Europe occidentale, resteront inébranlablement attachés à leurs convictions philosophiques, et ce sera le signe du triomphe prochain des principes nouveaux dans la vie sociale de l'Europe orientale. »

La science contient une anthropologie, une psychologie, une morale. Il n'y a pas de libre arbitre. « Tous les phénomènes du monde moral procèdent l'un de l'autre, des circonstances extérieures, conformément à la loi de la causalité. » Le vouloir est une « impression subjective ». La volonté est « un anneau dans un enchaînement de phénomènes et de faits rattachés entre eux par un lien causal ». L'homme est donc sans responsabilité, puisqu'il est agi, soit de l'extérieur, par les circonstances matérielles, soit de l'intérieur, par son équilibre passionnel, qui le pousse spontanément vers ce qui est agréable, et le détourne de ce qui est désagréable.

L'homme est égoïste. Si l'on considère de près un acte ou un sentiment qui semble désintéressé, on voit qu'il est fondé sur une pensée d'intérêt, de plaisir, d'avantage : d'égoïsme. Tchernychevski donne cet exemple : Empédocle s'est jeté dans le cratère, mais pour faire une découverte scientifique. Newton est demeuré chaste, mais c'est pour consacrer tout son temps à la recherche. « II faut en dire autant des hommes politiques. » Qu'est-ce donc que le bien ? C'est l'utile. Comment s'établit la hiérarchie des actions bonnes ? « Rien de plus facile » : en haut, l'intérêt de l'humanité en général, puis de la nation, des classes nombreuses, des classes moins nombreuses. « Cette gradation ne fait aucun doute, elle n'est que l'application aux problèmes sociaux d'axiomes de la géométrie. » Telle est la morale scientifique. Elle est simple et elle est complète. Elle offre « une réponse théorique toute prête à presque toutes les questions importantes de la vie ». Par essence, l'homme est capable de la suivre, car il effectue le calcul élémentaire entre le plus ou moins utile. « Penser, c'est choisir à l'aide de la mémoire entre les différentes combinaisons de sensations et d'images préparées par l'imagination, celles qui correspondent aux besoins de l'organisme pensant à un moment déterminé ; choisir les moyens d'agir ; choisir les images au moyen desquelles on pourra aboutir à un certain résultat. »

Et pourtant l'homme agit mal, il ne suit pas son intérêt. Les masses paysannes ne se soulèvent pas, en Russie, pour prendre les terres, s'associer en artel et en mir, appliquer le programme populiste. Leur intérêt, elles ne le voient pas. Elles n'ont pas reçu l'éducation convenable. Au contraire, elles ont été perverties par les conditions extérieures, les horreurs familiales et sociales de la Russie traditionnelle. Que Faire ?
C'est le titre du roman que Tchernychevski écrivit en prison et qui servit de manuel de vie parfaite à trois générations révolutionnaires. C'est un roman d'éducation. Une jeune fille, Vera, élevée dans une famille scélérate, s'émancipe au contact d'un étudiant « développé ». Une prostituée se régénère, sous la direction d'un autre étudiant encore plus développé. Vera passe du premier au second, dans le cadre de son cursus de développement. Tous ont les yeux fixés sur un garçon qui exemplifie en lui-même le développement arrivé à son terme : Rakhmetov est le héros positif idéal.

Tchernychevski construit un modèle romanesque de son anthropologie scientifique. Puisqu'il ne peut l'appliquer dans la réalité, parce qu'il est emprisonné, il l'applique, si l'on peut dire, dans la fiction. L'autre réalité se construit dans les « images préparées par l'imagination », sans que la réalité réelle interfère. Aussi tout s'y passe conformément à la théorie.

Il existe un état du monde absolument satisfaisant. La science prouve qu'il est cohérent, désirable et possible. La pensée, éclairée et guidée par la découverte scientifique, conçoit ce monde dans tous les détails, avec un degré absolu de certitude. Ce monde n'est pas une utopie, puisqu'il correspond à la spontanéité la plus élémentaire de l'être humain, guidé par la simple règle du plaisir et de l'intérêt. Il ne requiert pas la vertu, ni un effort sur soi, mais seulement une fidélité à sa nature, à ses impulsions, à ses intérêts bien compris. Pour l'homme éveillé par la science, ce monde existe comme une vision précise, comme un plan qu'il aurait sous les yeux.

Mais la même science qui lui présente la cité parfaite, lui montre les obstacles historiques qui s'opposent à son émergence dans ce monde. Le combat des deux cités est bien plus qu'un drame moral. C'est un drame ontologique, où ce qui n'a pas le droit d'être (parce que non rationnel, non conforme au plan, à la règle d'intérêt) empêche d'être ce qui a vocation à l'être. La population russe se répartit selon les degrés du savoir, et selon les degrés de résistance à ce même savoir. Ainsi, s'étagent les héros de Que Faire ? comme autant de degrés d'une échelle de perfection, que l'héroïne Vera gravit un à un.

La frontière entre les deux cités passe dans le cœur de chacun. L'homme porte les marques et les plis de son éducation mauvaise. Il n'est pas apte, immédiatement, à vivre la règle simple du calcul rationnel, il n'est pas prêt pour la vie bienheureuse. L'étudiant Kirsanov vient de prendre sur lui-même la pénible décision de permettre à Vera de l'abandonner pour Lopoukhov. La lutte a été dure, mais il est plein de satisfaction intérieure. Car il faut lutter contre soi, pour accéder au bonheur. Couché sur son divan, Kirsanov médite : « Sois honnête, c'est-à-dire calcule bien : n'oublie pas que le tout est plus grand que la partie, c'est-à-dire que, pour toi, la nature humaine vaut plus que chacune de tes aspirations prises à part... Une seule règle et fort élémentaire, voilà tout le résultat de la science, voilà le code des lois de la vie heureuse. Oui, heureux ceux qui sont nés aptes à comprendre cette règle simple. Quant à moi, je suis assez heureux à cet égard. Sans doute, dois-je beaucoup à ma formation, plus encore, probablement, qu'à ma nature. Peu à peu, cela se développera comme une règle ordinaire, dictée par l'éducation et les circonstances. C'est alors qu'il sera facile à tout le monde de vivre, comme à moi en ce moment. »

Deux tâches s'offrent à l'homme nouveau : se rééduquer et rééduquer la société, dans l'esprit de la science nouvelle.
Tchernychevski a peint en pied le héros parfait qui a accompli la première de ces tâches : Rakhmetov. Rakhmetov a été le « saint », le modèle existentiel de Plekhanov, de Lénine, des bolcheviks. Il vaut la peine de le considérer de près. Tchernychevski le voulait ainsi. Son roman porte en sous-titre : « Récit sur les hommes nouveaux ». Le chapitre XIX : « Un homme pas comme les autres », est au cœur du message.
Rakhmetov est le descendant d'une riche famille de propriétaires. Il est d'origine tartare. Dans la littérature russe, c'est souvent la marque d'un caractère énergique, volontaire, dur, étranger à la bonhomie nonchalante des Russes. C'est aussi le signe d'une étrangeté fondamentale par rapport au peuple, d'une vocation au singulier. A quinze ans, il se sépare de sa famille, à la suite d'un conflit d'allure « œdipienne ». Père brutal, mère délicate ; il devient amoureux d'une concubine de son père, etc. C'est alors qu'il tombe sous l'influence de Kirsanov, qui est, pour lui, « ce que Lopoukhov avait été pour Vera », l'initiateur, l'introducteur à la vie nouvelle.

Sa régénération,il convient de le souligner, est d'abord de nature intellectuelle. Puisqu'il existe une vérité absolue, garantie par la science, la culture passée n'a de valeur qu'autant qu'elle contient quelques éléments de cette vérité. C'est pourquoi, dans sa dissertation philosophique, Tchernychevski proposait de jeter par-dessus bord la quasi-totalité de la culture héritée et actuelle : « Les spécialistes qui professent les conceptions de la science actuelle trouvent que, dans les livres semblables aux ouvrages de ces messieurs mentionnés par tous, et de leurs prédécesseurs, il y a vraiment trop peu de chiffons savants à ramasser, et que leur lecture est une pure perte de temps dont l'unique résultat est d'encombrer le cerveau. On peut en dire autant de la presque totalité des anciennes théories des sciences morales. Le dédain où elles tenaient le principe anthropologique [nom d'Ésope pour matérialisme] les prive de tout mérite '. »

Identique est l'arrogance, dans le roman, du héros idéal. « En chaque matière, déclare-t-il, les ouvrages fondamentaux ne sont pas nombreux ; les autres ne font que répéter, délayer, gâcher ce qui est exposé plus pleinement et plus clairement dans ces quelques ouvrages fondamentaux. Il ne faut donc lire qu'eux. Toute autre lecture est une inutile perte de temps. » II peut se produire des mélanges : dans un même ouvrage, la vérité absolue peut voisiner avec l'erreur flagrante. Le travail de l'esprit sera alors de séparer, sans plus tarder, le vrai du faux. Il arrive aussi que le mélange soit intéressant, en tant qu'image très générale du monde, où le bien et le mal aussi se côtoient. C'est ainsi que Rakhmetov, parcourant des livres de la bibliothèque de Vera, et ayant écarté, d'un revers de main, Macaulay, Thiers, Guizot, Ranke, tombe soudain sur les œuvres de Newton et saisit le tome : Observation on the Propheties of Daniel and the Apocalypse of St John. En effet, c'est « un exemple classique de mélange de la folie et de l'intelligence ». « C'est une question, poursuit-il, dont l'importance est historique et de portée universelle, car ce "mélange" s'accomplit dans tous les événements sans exception, dans presque tous les livres, dans presque tous les esprits ». Trier le vrai du faux, le bien du mal, avec un discernement infaillible, est le premier résultat de l'illumination intellectuelle. Le soir de sa rencontre avec Kirsanov, ayant pleuré, s'étant répandu en imprécations « contre ce qui est condamné à périr » et en bénédictions sur « tout ce qui est appelé à vivre », le jeune converti lui avait demandé : « Par quoi faut-il donc commencer mes lectures ? » Kirsanov l'initie en lui communiquant une liste de titres. Après quoi, ayant acheté dans les librairies allemandes et françaises de la perspective Nevski, de l'Amirauté et du pont de la Police, les livres prescrits, il s'enferme pour lire trois jours et trois nuits sans discontinuer.

Que lit-il ? Feuerbach, « le père de la philosophie moderne ». La trilogie matérialiste Vogt, Buchner et Moleschott. D'autres, sans doute : ils ne sont pas nommés. Sitôt en possession de la théorie, il se tourne vers l'action. La fringale de lecture ne dura pas au-delà « des premiers mois de sa régénération ». Quand il jugea avoir acquis « un mode de pensée systématique conforme aux principes qu'il trouvait justes », les livres perdirent la priorité : « Je suis prêt pour la vie. »

C'est donc la connaissance qui ouvre la porte du salut. Mais ensuite, c'est l'entraînement de toutes les facultés pour plier le corps à la science reçue, et le doter des pouvoirs qui la rendront efficace. Rakhmetov se soumet à un régime alimentaire à base exclusive de viande (sans doute sous l'influence du Feuerbach ultramatérialiste de la dernière période). Cela et la gymnastique en font bientôt un athlète d'une force presque surhumaine. Il pratique une ascèse très stricte, pénitentielle parfois, destinée à tremper sa volonté, à le rendre insensible aux souffrances, à le dégager des habitudes prises. Il faut, en effet, que la volonté se plie docilement, et sans effort, au « code de la vie heureuse », déterminé par la science nouvelle. C'est pourquoi des efforts souvent héroïques sur soi-même ne sont pas tenus à mérite, mais à calcul. Ils ne sont pas des sacrifices, mais de simples détours en vue d'un gain substantiel. L'ascèse est une forme rationnelle d'hédonisme. L'essentiel est de se dégager des liens. Il tombe amoureux par accident. Il se reprend : « Je dois réprimer cet amour : il me lierait les mains, je les ai déjà attachées et je ne les délierai pas de sitôt. Mais j'y arriverai. Je ne dois pas aimer. » C'est un chapitre sur lequel il est strict. Il faut, en effet, être disponible pour l'humanité et exemplaire : « Je ne prends pas une goutte de vin. Je ne touche pas à une femme [...] Il le faut ainsi. Nous demandons pour les hommes une jouissance totale de la vie, et par notre vie nous devons attester que nous ne l'exigeons pas pour satisfaire nos passions personnelles, que ce n'est pas pour nous, mais pour l'homme en général ; que tout ce que nous disons provient du principe et non du préjugé, de la conviction et non des convenances personnelles. »

Aucune sentimentalité donc. Rakhmetov est simple, ordinaire, volontairement banal. Tchernychevski répudie ostensiblement le révolutionnaire romantique, dont Tourgueniev, dans Roudine, avait donné le type flamboyant. Il est organisé, précis, il observe un horaire régulier. Il est vêtu comme tout le monde. Il parle le moins possible, sans souci de précautions, à la manière d'un savant qui démontre, et non d'un orateur qui convainc. Il parle « sans sentiment personnel », exposant son point de vue et ne l'imposant pas. Si, en effet, le partenaire ne se rend pas à la démonstration, c'est qu'il n'est pas mûr, ni « développé », et il est inutile d'insister.

Rakhmetov est entouré par ses amis d'une crainte révérentielle. Il fait peur par sa perfection même. Mais son idéal est partagé par plusieurs. Ceux-ci, de l'extérieur, paraissent étranges. Ne sont-ils pas comme une nouvelle « secte » ? Ils forment un groupe solidaire, forts du même savoir, agissant selon la même morale, animés du même amour pour ce qu'ils nomment « fiancée ». La fiancée apparaît en rêve ou en vision à Vera Pavlovna. C'est la Révolution. Elle peut prendre d'autres noms : amour des hommes, égalité des droits. Une fois, après lui avoir représenté l'histoire des hommes depuis les origines, elle lui révèle sa première manifestation sur la terre : c'est la Nouvelle Héloïse de Rousseau. « C'est depuis lors que mon royaume existe. Je ne règne pas encore sur de nombreux sujets. Mais mon royaume grandit rapidement et tu prévois déjà le temps où je régnerai sur la terre entière. Alors seulement les hommes prendront pleinement conscience de ma beauté. Actuellement, ceux qui savent ne sont pas assez nombreux. Mais leur mission est de faire savoir et de se conserver pour faire savoir. »

En effet, le monde est une école. Ceux que le savoir a libérés doivent répandre ce savoir et libérer. C'est aussi leur intérêt. Ils sont encore peu nombreux. Leur type est de « formation récente ». Ils ont eu des précurseurs, mais qui se sentaient solitaires et impuissants, s'abandonnant « soit à l'abattement, soit à l'exaltation, aux envolées romantiques de l'imagination ce qui les privait du trait essentiel de ce genre d'hommes, à savoir le sang-froid et l'esprit pratique, l'activité lucide et passionnée ». Il y a six ans encore, on ne les voyait pas. Dans très peu d'années on les appellera au secours : « Sauvez-nous. » Car « la société doit se rééduquer, c'est un fait ».

« Celui qui s'est rééduqué rééduque les autres. » Ainsi, ce qui est le standard de l'Homme Nouveau sera bientôt la norme universelle. « L'âge d'or viendra, l'âge de fer passe. » Dès aujourd'hui, la société, le monde contient le germe de son salut. Ils ne sont guère nombreux, les hommes nouveaux, mais ils font s'épanouir la vie de tous, sans eux elle dépérirait et pourrirait. « Ils sont (dans la masse), comme la théine dans le thé, comme le bouquet dans un vin généreux, c'est d'eux qu'elle tient sa force et son parfum, c'est la fleur des meilleurs, ce sont les moteurs des moteurs, c'est le sel du sel de la terre. »

Tchernychevski est crucial dans l'histoire de l'idéologie.
Avec Bakounine, Bielinski, Herzen, la pensée russe se tournait vers l'action. Elle tirait d'elle-même la nécessité théorique d'agir. Mais, n'ayant pas trouvé de point d'application, elle se trouvait suspendue. D'autant plus radicale qu'elle ne rencontrait aucun frein dans la réalité qui se dérobait à elle, elle mettait les hommes des années quarante dans une situation inconfortable. Quel écart entre les mots et les actes ! Quelle impuissance !

Avec Tchernychevski et ses amis, la situation s'inverse. Il est entendu que l'action prime tout, qu'on milite. L'action se tourne alors vers la pensée pour lui demander les buts, les moyens et la morale justifiante. La spéculation, encore assez riche dans la première génération, se tarit brusquement. En effet, il n'y a plus quête, mais adhésion à une vérité qui s'impose sans discussion. Le moment philosophique est dans la décision de rechercher la vérité. Le moment idéologique est dans la constatation de la vérité. Après quoi, il ne reste plus qu'à tirer les conséquences. Le ton particulier de Tchernychevski, tout d'arrogance et de brutalité, vient de l'intuition du simple, de l'évident (une seule fois, un seul principe, et fort élémentaire... ces formules reviennent sans cesse), de la joie devant cet eurêka et de l'irritation contre l'aveuglement volontaire et intéressé de ceux qui se refusent à voir.

L'extrême pauvreté de la gnose tchernychevskienne frappe, si on la compare aux luxuriantes gnoses idéalistes qui fleurissaient en Russie au début du siècle. Baader, Haman, Schelling, Boehme nourrissaient les slavophiles et encore Herzen, qui s'en délectait dans sa jeunesse. L'imaginaire religieux de la franc-maçonnerie mystique est encore vivant chez eux. Mais Tchernychevski hait la religiosité, se méfie du sentiment, vilipende la belle âme. Certes, la « fiancée » peut être considérée comme un mythe gnostique. Mais combien pauvre ! Les rêves de Vera Pavlovna nous le présentent : c'est un phalanstère fouriériste, automatisé par le progrès technique. Le Crystal Palace de Paxton, décoré par les illustrateurs de Jules Verne : voilà le cadre de son utopie. C'est que la science, prise au sérieux, coupe les ailes de l'imagination. Elle ne permet que d'extrapoler. Au surplus, l'imagination est inutile, puisque la matière elle-même, dans son auto­mouvement, prend la charge du futur humain. Le mouvement est tout, l'action l'accompagne, mais s'interdit de le devancer au-delà d'un certain point.

Mais, bien que retranchée de la production mythologique abondante qui l'accompagne habituellement, la gnose tchernychevskienne manifeste sa structure typique. Le monde se présente comme un mélange d'éléments bons et mauvais, où le mauvais tient emprisonné le bon. Le salut est apporté par le savoir. Ce savoir est de nature rationnelle, il est complet, puissant, absolument certain. Il donne le plan véritable du monde, la clé de son destin. Il montre que le monde est sauvable, qu'il suffit de le disposer autrement, de séparer les bons éléments — qui représentent l'avenir, le progrès, la vie — des mauvais, qui appartiennent au passé, à la réaction, à la mort. Comme chez Mani, il y a deux principes et trois temps. Les agents de cette séparation sont les Hommes Nouveaux. Éveillés par le savoir, ils ont accès à une vie nouvelle. Rakhmetov est le type moderne (donc « scientifique ») du parfait manichéen. Éveillé par l'initiation gnostique, il est entré dans la partie sauvée et salvifique de l'humanité. Ayant opéré en lui la séparation, il mène la vie ascétique des élus. Il est chaste. Il est entretenu par la communauté qui le nourrit, le vêt, en échange de son action militante permanente. Il pratique une morale qui n'est pas la morale commune, mais qui est interne à la gnose elle-même, et que seuls les gnostiques qui l'ont comprise pratiquent entre eux. Les autres sont irresponsables, agis par l'extérieur. Son travail consiste à proposer la gnose, à résoudre les problèmes dans l'application stricte de la doctrine, à montrer l'exemple, à hisser vers le sommet où il se tient les réveillés, les conscients.

Par un trait, pourtant, il diffère du parfait. Il est sans rite, sans transcendance. Le mélange cosmique de la gnose classique renvoyait à une métaphysique génératrice d'actes religieux. La cosmologie matérialiste rend bien l'homme solidaire de l'univers, mais d'un univers immanent, mécanique, tel que le montre la science, hors duquel il n'est point d'évasion. Rakhmetov ne triomphe pas par le rite et la prière. Son champ d'action est la société et sa technique, la politique.

Au centre des préoccupations de Tchernychevski est le problème moral. En vue d'assurer une certaine innocence à l'action révolutionnaire, il va quérir, en Europe, le matérialisme le plus strictement déterministe. L'homme est agi : il n'est donc pas responsable. S'il agit consciemment, c'est en reconnaissant la nécessité de son action. La liberté est la nécessité connue (c'est la définition de Lénine). La question de la liberté se déplace et se suspend à la connaissance. La connaissance étant certaine, l'agir conscient est univoquement guidé par elle. L'action humaine retrouve, dans la conscience, l'innocence qui était la sienne, quand elle était inconsciemment déterminée de l'extérieur. Inconscient ou conscient, l'homme évacue sa responsabilité sur ce qui n'est pas soi. Où peut, dès lors, se loger la faute ? Dans ce seul cas où l'homme éveillé à la conscience ne se soumet pas à ses injonctions. La faute peut être une faiblesse : en ce cas, c'est que le training n'a pas été poussé au point de vaincre complètement les mécanismes normalement à l'œuvre dans le monde non régénéré. Mais, plus généralement, la faute morale peut se réduire à une faute logique. L'éveil n'a pas été complet, ni la guérison achevée, parce que la conscience n'est pas assez nette, parce que la théorie a été mal comprise ou perdue de vue. Pécher, c'est refuser d'apprendre, ou bien mal comprendre, ou bien oublier. Il n'y a pas matière à repentir, mais à autocritique. II n'y a pas matière à pardon, mais à un examen de type scolaire qui décide si l'élève déficient peut « suivre », s'il est admis à redoubler, à se recycler, ou bien s'il faut l'exclure.

Résoudre le problème moral était crucial pour cette génération. L'action revêtait une urgence évidente. Ces jeunes gens sortaient des profondeurs sombres de la Russie. Ils avaient été élevés dans la soumission orthodoxe et tsarienne. Ils étaient une poignée. Comment vaincre l'écrasant sentiment de culpabilité qui avait paralysé leurs aînés, pourtant mieux armés qu'eux ? Comment agir sans buter sur l'obstacle intérieur ?

L'homme désire naturellement savoir : maintenant il sait. Il semble que la conversion au savoir certain et l'introduction dans le cercle des Parfaits révolutionnaires engendrent une joie telle qu'elle fait passer au second plan le problème dont cette conversion avait été la solution. Pour agir, il avait fallu concevoir la vie parfaite. Elle tend à se suffire et se donne des critères qui ne sont pas ceux de l'efficacité politique. Par un premier décollement du réel, la politique devient un sous-produit de la doctrine, alors que la doctrine avait été mise au point pour rendre la politique possible. Cependant, en 1860, ni la doctrine, ni le programme politique ne sont encore précisés. La doctrine est supposée exister — puisque c'est la Science — mais elle n'est pas élaborée. La garantie qu'elle est vraie suffit pour le moment. Le programme politique de Tchernychevski est vague et éclectique. Il reste dans la ligne des Lumières. Son principe anthropologique dérivait tout droit d'Holbach. Lénine le loue pour son « antiféodalisme » conséquent : violente hostilité au servage, plaidoyer en faveur de l'éducation, du self-government, de la liberté, défense des masses paysannes. Tchernychevski est un défenseur de la commune rurale, et, en cela, il est l'allié des slavophiles, un slavophile de gauche, à la Herzen. En même temps, il est partisan du progrès « bourgeois », et d'un développement capitaliste dans la mesure où il ne compromet pas les chances de la commune rurale. Il est aussi un occidentaliste. Il est donc assez éloigné du populisme classique, pour qui l'ennemi numéro un est moins le retard russe que le « capitalisme ». Tchernychevski est le maître incontesté de la jeune génération, non par le programme, qui peut varier, mais à cause de sa conception de l'action politique : elle est salut. Avant donc de savoir répondre à la question Que Faire ? le jeune homme qui ambitionne d'entrer dans la vie véritable doit entrer en Révolution.

C'est pourquoi un type d'idéologue révolutionnaire se forma, au début des années soixante, sans qu'il y ait eu encore d'idéologie élaborée — la conviction qu'elle était possible suffisait — ni non plus de programme politique cohérent. Pendant quelques années jaillirent, ça et là, des militants sans doctrine et sans programme, pratiquant l'action pour l'action, et combinant la plus tranchante confiance en eux-mêmes avec l'ignorance provisoire des raisons doctrinales qui pourraient la justifier.

 

Retour