ESQUISSES PROVINCIALES
Mémoires du conseiller en retraite Chtchédrine.
Recueillis et publiés par M. E. Saltykov.
Deux tomes. Moscou, 1857


Nous ne dirons pas combien il fait honneur à la société russe que la vérité soit accueillie par elle avec une telle approbation et sympathie. Nous ne dirons pas non plus que tout homme aimant sa patrie a plaisir à voir ce sentiment général, qui prouve que l'honnê­teté domine au sein de notre société, (si souvent condamnée et méritant d'être blâmée par de nombreux aspects de ses mœurs). Chacun de nous en a conscience.
Nous ne nous étendrons guère plus sur le fait re­marquable que les vérités, souvent bien amères, énoncées par le conseiller Chtchédrine, n'ont pas été l'objet d'attaques aussi violentes que le Révizor et les Ames mortes il y a quinze ans, de la part du petit nombre de personnes à qui ces vérités ne peuvent point être agréables. Cela signifie que l'expérience de la vie n'a pas été vaine pour nous, et que les gens qui osaient [récemment encore et avec cynisme] affirmer que la vérité peut être nuisible [le mensonge et la flagornerie lui étant préférables], ont disparu ou bien se sentent aujourd'hui impuissants. Cet affaiblissement des voix hostiles à la vérité n'est pas une circonstance fortuite et temporaire : .d'année en année on a pu voir s'amoindrir la force et la présomption des aristarques littéraires qui trouvaient avantage à maintenir l'ignorance (et l'aveuglement) du public. A l'exception des amis de Pouchkine, dont le prince Viazemski était le représentant dans la critique, et de plusieurs jeunes gens écrivant dans le Télescope, toutes les revues de ce temps s'indignèrent contre le Révizor. Cinq années plus tard, la revue qui accueillit avec enthousiasme les Ames mortes jouissait déjà d'une faveur indiscutable auprès du public. Mais la majorité de nos critiques condam­nèrent à nouveau Gogol lorsque parut cette œuvre. Cinq ans passèrent encore, et la plupart des littérateurs, suivant cette fois la majorité du public, approuvèrent fermement M. Tourgueniev lorsqu'il publia « le Bour­gmestre », « le Bureau », « Eau de framboise », « le Loup-garou », etc. Beaucoup de voix, cependant, s'élevaient toujours avec force contre les récits de M. Tourgueniev. Aujourd'hui, par contre, personne n'ose dénigrer l'esprit de vérité qui anime les Esquisses de M. Chtchédrine. Combien de reproches furent adressés à M. Grigorovitch lorsqu'il imprima le Village il y a dix ans ! Mais fort peu de gens se décidèrent à exprimer du mécontentement à la parution de ses Pêcheurs sept années plus tard, et quand, trois ans après ce livre, il écrivit les Transplantés, publié l'an­née dernière, personne ne tenta même d'affirmer qu'un tel sujet était inadéquat ou qu'il fallait le traiter autre­ment. Ces exemples suffisent à montrer le renforcement progressif des partisans de la vérité dans notre société et parmi nos écrivains, ainsi que l'affaiblissement de ceux à qui elle répugne. Quiconque le désire peut suivre, en se rappelant les opinions du public et des revues sur chaque phénomène marquant de notre littérature, comment le besoin de vérité [pour le bien de notre patrie] a crû d'année en année.

Nous nous contentons de mentionner ce fait remarquable, sans nous y arrêter, car il est aujourd'hui admis par tous. Il est inutile de démontrer ce dont personne ne doute.

Cependant, si tous reconnaissent à présent qu'il est indispensable pour nous de savoir la vérité, si une majorité considérable du public approuve les écrivains dévoilant cette vérité, au point que ses anciens ennemis avouent que leur hostilité n'était pas fondée ou n'osent plus défendre leur cause injuste, il s'en faut encore que tous saisissent la portée et le sens profond des œuvres louées pour leur véracité. Tout le monde reconnaît que les faits représentés par Gogol, MM. Tourgueniev, Grigorovitch et Chtchédrine correspondent à la réalité et doivent être exposés au jugement de l'opinion pu­blique pour le bien de notre société. Mais la nature même de la forme littéraire, qui n'admet pas les syllo­gismes et les conclusions en sentences moralisatrices, empêche de nombreux lecteurs d'avoir une attitude et des sentiments bien définis à l'égard des personnages qui nous sont présentés dans les œuvres des écrivains suivant la voie tracée par Gogol ; faut-il haïr ou pren­dre en pitié tous ces Porfirii Pétrovitch, Ivan Pétrovitch, Feuer, Péressetchkine, Ijbourdine, etc. ? Faut-il voir en eux des hommes foncièrement mauvais, ou bien leurs défauts exécrables ne sont-ils que le résultat de circonstances extérieures ? A en juger par les comptes rendus des revues et les propos que chacun de nous a souvent eu l'occasion d'entendre dans la société sur des œuvres telles que les Esquisses provinciales de Chtchédrine, il semble qu'une fraction importante et, peut-être, la majorité du public penche pour la première opinion. Le clerc qui parle au conseiller Chtchédrine des « temps passés », s'extasie qu'à cette époque tout se fît en sourdine, que les concussionnaires pussent s'enrichir tranquillement, sans crainte d'être poursuivis ; il admire les combines malhonnêtes d'Ivan Pétrovitch et se souvient avec orgueil qu'il fut un des premiers compagnons de ce concussionnaire incroyable­ment ingénieux. Tout homme instruit et honnête ne peut que juger odieuses et criminelles, néfastes pour la société les friponneries réalisées ou simplement approuvées par le clerc ; le sentiment d'indignation qu'elles suscitent se transforme facilement en une con­damnation morale implacable de la personne les ayant commises ou approuvées, et beaucoup de lecteurs admi­rant les Esquisses provinciales proclameront cette personne tout à fait exécrable et malhonnête. Certains diront sans doute que le clerc trouve même un grand plaisir à réaliser ces escroqueries et ces crimes méprisables, qu'il n'y est pas attiré par le seul profit, mais par une disposition particulière de l'esprit. Il incite lui-même à une telle opinion, lorsqu'il dit qu'à son époque les hommes loués par lui retiraient leur principal plaisir non de l'argent en soi, mais des escroqueries par lesquelles ils l'obtenaient. « Voilà quels hommes il y avait en notre temps, dit-il ; rien à voir avec les vulgaires soutireurs de pots-de-vin ou les brigands des chemins ; non, nous étions tous des amateurs. Que nous importait même l'argent, s'il entrait facilement dans nos poches ? Non, réfléchis bien, prépare ton plan, et après utilise l'argent, si tu veux. » Le clerc condamne comme un profane ignorant les hautes jouissances de l'escroquerie un de ses collègues qui n'était pas « amateur », mais extorquait des pots-de-vin par simple amour de l'argent. « Nous autres, fonctionnaires, n'aimions pas ce Feuer, dit-il ; pour lui tout était de la plus grande simplicité : fonce tout droit avec culot, et l'affaire est dans le sac. Quel plaisir peut-on bien retirer ainsi ? !» Le clerc tient donc lui-même à se faire passer pour une sorte de démon aimant le mal non pour le profit qu'on en tire, mais pour le mal en soi. Prenons un autre exemple : Palakhvostov, Ijbourdine et Sokourov, commerçants, discutent de leurs affaires. Ils proclament clairement que tout commerçant doit faire entrer l'escroquerie dans ses calculs. Ils se plaignent de la lenteur et des dépenses excessives pour envoyer le blé à Saint-Pétersbourg par voie fluviale ; mais à la remarque de quelqu'un affirmant que le chemin de fer délivrera notre commerce de tous ces lourds obstacles, ils déclarent sans ambages : « Pour nous le chemin de fer signifie la ruine. Cela (construire des voies ferrées) reviendrait à nous mettre nous-mêmes la corde au cou. Ce sont les ennemis de notre patrie qui ont inventé tout cela pour nous désarçonner. Un vrai commerçant ne s'y laissera jamais prendre et ne voudra même pas en discuter, parce que ce serait tout simplement parler contre soi-même. » Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que le transport des marchandises par voie ferrée ne permet ni de duper les ouvriers ni de violer les contrats de livraison en rejetant la faute sur la Volga, qui a coulé ou retardé le bateau. Le chemin de fer est appelé à ranimer et à donner plus d'envergure au commerce, à augmenter les profits, mais qu'importé, il ne plaît pas à Ijbourdine et à ses compagnons parce qu'il mettrait fin aux escroqueries. N'est-il pas clair que ces gens ne sont pas simplement cupides, mais aiment le mal pour lui-même, dût-il leur être nuisible ? On peut trouver des traits semblables chez la plupart des hommes représentés par Chtchédrine. Aux yeux de nombreux lecteurs, ils apparaissent presque tous comme des gens frappés d'une profonde dissolution morale, privés de tout sentiment humain ; (ils apparaissent comme des monstres et des fripons abjects, ressemblant plus aux vampires et aux démons qu'à des êtres humains. Les Esquisses provinciales et les autres œuvres analogues de notre littérature, depuis Gogol, entraînent de nombreux lecteurs à croire que la Russie est peuplée de monstres ne possédant que la forme extérieure de l'homme, mais privés de toutes les qualités de l'âme humaine, de toute notion du bien et de la vérité).

Une telle vision des personnages représentés par Gogol et ses continuateurs est inspirée par l'indignation, dont le motif est incontestablement très noble. Il faut dire cependant que cette manière de voir est superficielle, et, si nous étudions avec plus d'attention la majorité des personnages représentés par Gogol et ses adeptes, nous devrons renoncer à les condamner trop sévèrement. Nous ne pourrons guère les qualifier de vertueux (ils commettent en effet des actions réellement ignobles, ont beaucoup de mauvaises habitudes et des principes détestables), mais on ne peut pourtant pas dire que la plupart d'entre eux soient totalement dépourvus de bons sentiments. Pour nous en convaincre, essayons d'examiner de plus près les personnages apparaissant dans les récits de Chtchédrine. Nous avons choisi les Esquisses provinciales parce que nul des prédécesseurs de Chtchédrine n'a peint nos mœurs avec des couleurs aussi sombres. Personne, si l'on emploie de fortes expressions, n'a fustigé nos tares sociales avec des mots plus amers, nul n'a exposé les plaies de notre société d'une manière aussi impitoyable. Il n'emploie jamais d'expressions joyeuses ou légères, aucun de ses essais, aucun de ses récits ne ressemble à la Calèche, au Litige ou à l'Antichambre de Gogol, il n'est même pas deux lignes qui ne soient imprégnées de tristesse. C'est un écrivain plein de [douleur] et d'indignation, celui qui nous amène aux idées les plus pénibles, aux conclusions les plus désolantes. Voyons toutefois quelles seront nos conclusions sur la majorité des hommes représentés par lui, si nous examinons leur vie d'une façon plus attentive.

Dans chaque société il existe des hommes au cœur misérable, à l'âme réellement vile. La Rome antique, patrie des héros, ne manquait pas de lâches, et en Allemagne, pays classique de la probité, on trouve aussi des scélérats (des gens sans scrupules). Ils existent de même en France, en Angleterre, aux Etats-Unis et, bien entendu, dans notre société. On en voit égale-, ment quelques-uns parmi les personnages de Chtchédrine, comme par exemple ce Porfirii Pétrovitch, de la lignée des Tchitchikov, mais qui se distingue de Pavel Ivanovitch (Pavel Ivanovitch Tchitchikov est le personnage central des Ames mortes de Gogol) par l'absence de manières douces, respectables, et par sa figure plus abjecte ; telle est aussi Maria Ivanovna Razmanovskaïa, mère d'une famille agréable ; tels sont deux ou trois des criminels trouvés par Chtchédrine dans la prison de la ville ; tel est surtout le personnage anonyme, élégant et instruit, dont nous pouvons lire le monologue dans le récit intitulé « Les chenapans » et qui est la figure la plus ignoble du livre de Chtchédrine. Tous ces gens ne peuvent être défendus. Ils sont réellement méchants et haïssables. Mais dans la multitude des personnages représentés par Chtchédrine, ils ne forment qu'une minorité réduite, tout comme au sein de notre société. Les autres hommes sont différents : à côté des défauts exécrables, on trouve toujours en eux certains traits qui nous les rendent plus proches. Leurs mauvaises actions et habitudes sont engendrées par les circonstances de leur vie et leur myopie morale ; dans l'atmosphère « brumeuse » où ils sont nés et ont vécu, ils ont perdu la faculté de toujours distinguer le bien et le mal, de percevoir infailliblement ce qui est vil et mauvais. Néanmoins, lorsqu'ils comprennent les aspects pernicieux d'une chose ou d'une action, ils s'efforcent de s'en détourner, car elles leur répugnent ; si par faiblesse de caractère, par erreur ou par un pénible concours de circonstances, ils commettent une mauvaise action dont ils ont pleine conscience, ils s'en blâment et se repentent sincèrement. Ces hommes ne peuvent pas être accusés d'avoir un cœur vicié et, même, ne sont point dépourvus d'aspirations élevées et désintéressées. « Comment cela ? Chez le clerc louant les temps passés ou chez Ijbourdine et ses compagnons vous trouvez, à côté des défauts, certaines qualités qui les excusent en partie ? observeront quelques lecteurs condamnant sans retour ces personnages ; vous considérez que de tels individus peuvent devenir honnêtes et, pourquoi pas, vertueux... N'est-ce pas aller un peu trop loin ? » Nous y reviendrons. Mais il faut d'abord rappeler que nous ne désirons pas justifier ou excuser leurs vices et leurs défauts ; nous disons seulement que ces gens corrompus n'ont pas perdu toute figure humaine et qu'en d'autres circonstances ils auraient pu se débarrasser de leurs habitudes exécrables. Par exemple, examinons de plus près la vie et les conditions où s'est formé notre clerc, et nous verrons peut-être que ce n'est point au fond un homme aussi dépourvu de cœur et de scrupules qu'il peut sembler au premier abord. Si l'on se guide sur des notions sans rapport avec la vie réelle, il faudra bien sûr reconnaître que le clerc aurait pu obtenir l'argent nécessaire par des moyens honnêtes. Il aurait pu s'occuper d'un artisanat quelconque. C'est juste ; mais les occupations de ce genre sont tenues pour ingrates, et la société aurait sévèrement condamné le clerc assesseur. Peut-on blâmer un homme parce qu'il ne s'est pas élevé au-dessus de la société où il a grandi et vit encore, ou bien parce qu'il n'a pas eu assez de caractère pour braver les préjugés sociaux ? Mais sont-ce uniquement les préjugés qui ont empêché le clerc d'avoir d'autres occupations ? Non, car celles-ci eussent été nuisibles pour lui, causant du tort à sa carrière. On eût pensé qu'il ne remplissait ses fonctions que pour la frime, les négligeant pour ses autres occupations, et il eût bientôt passé pour un homme incompétent et peu sérieux. Sa promotion en eût été freinée et il aurait peut-être même perdu sa place. Quoi qu'il en soit, cet homme est avant tout un fonctionnaire, et il doit d'abord tenir à sa carrière. Peut-on le blâmer pour n'avoir cherché aucune occupation nuisible à cette carrière ? Et pouvait-il réellement entreprendre un autre métier ? Il est inutile de dire qu'un artisanat doit être étudié, or le clerc n'avait rien appris. Mais examinons un autre aspect de la question. Tout producteur a besoin d'acheteurs ; où les aurait-il trouvés ? La demande actuelle est satisfaite par les artisans des ateliers et les marchands. Il n'aurait pas trouvé d'acheteurs pour sa production et il aurait dû la vendre à perte. On voit donc qu'un assesseur du tribunal de zemstvo ne peut pas chercher d'autres moyens d'existence dans un commerce ou une industrie quelconque pour diverses raisons : c'est indécent aux yeux de la société, nuisible à sa carrière, désavantageux sur le plan économique et, enfin, impossible par son inaptitude personnelle. Mais pourquoi ne se fait-il pas avoué pour affaires privées ? Il s'agit encore d'une impossibilité matérielle, car il est fort désavantageux de s'occuper de petites affaires, comme le montre la vie des fonctionnaires en retraite, tels Rizpolojenski (dans la comédie de M. Ostrovski Entre siens on s'arrangera) et Pérégorenski (dans Esquisses provinciales). Pour toute récompense, ils peuvent seulement compter sur quelques verres de vodka, ce qui n'améliore guère les conditions de vie de l'avoué. Pour ce qui est des affaires importantes, elles ne seront point confiées à notre défenseur des temps passés, on choisira pour cela un agent de plus grande envergure qu'un fonctionnaire de district ou un chef du bureau en province. Mais la raison principale en est une habitude que Gogol et ses successeurs ont très bien montrée : les personnes ayant une affaire à régler trouvent qu'il est plus avantageux de s'adresser directement à ceux dont dépend l'instruction de leur cause, et préfèrent ne pas recourir aux services d'autres agents. Dans l'état actuel de nos mœurs provinciales, les avocats sont une chose bien superflue. Leurs conseils sont tout à fait rendus inutiles par le zèle des fonctionnaires chargés de l'instruction et toujours prêts à aider le litigeant : ils lui expliquent comment entreprendre l'affaire, quelle direction lui donner, sur quelles lois s'appuyer et quels moyens employer pour obtenir une solution favorable ; à quoi bon, dans ce cas, s'adresser à des agents qui ne sont pas responsables de l'instruction des causes ?

Notre clerc ne pouvait pas donc trouver d'autres moyens pour augmenter ses revenus ; il devait les retirer uniquement de ses fonctions, de sa charge. Il voyait agir les autres et se trouvait dans la nécessité de faire comme eux. Il est très naturel de suivre l'exemple, et personne ne doit reprocher à un homme d'agir comme tous les autres. Cette habitude universelle est-elle bonne ou mauvaise ? Quoi qu'il en soit, elle ôte tout mérite et toute culpabilité à l'homme qui s'y plie. Mais est-il suffisant de dire que l'habitude générale excuse l'individu qui s'y conforme ? Loin d'être sans cause, une coutume est toujours engendrée par la force des circonstances historiques. Si les collègues de notre clerc et leurs prédécesseurs ont été, depuis des temps reculés, soumis comme lui à cette mauvaise habitude, il faut penser que des circonstances bien précises ont empêché d'éliminer une telle coutume. Le clerc nous indique lui-même une de ces circonstances : « Nous vivions en toute sécurité, dit-il. On allait une fois par an au chef-lieu, on remerciait comme il faut les bienfaiteurs, et plus rien à s'inquiéter. » Dans un autre endroit, commençant à parler de Feuer, premier magistrat de la ville, il remarque : « Nos supérieurs avaient un grand attachement pour lui, parce qu'il n'en faisait jamais à sa tête et exécutait tout avec exactitude : va, lui dit-on, dans la boue, et il y va ; il saura trouver le possible dans l'impossible, tresser une corde avec du sable et en étrangler quelqu'un s'il le faut. » Autrement dit, chaque situation sociale donne à l'homme certains droits, mais lui impose en même temps des obligations précises. Celui qui ne veut pas ou ne peut remplir les devoirs que lui dicte sa charge, doit en être évincé. Il n'y a là rien d'injuste.

Mais revenons à notre laudateur des temps passés. Nous avons dit qu'il aurait eu presque tort de ne pas suivre les habitudes générales. Nous espérons cependant que nos paroles ne seront point mal comprises par les lecteurs. Il va sans doute que de nombreuses coutumes présentent certains désavantages et doivent être modifiées dans un bon sens. Nous avons seulement voulu dire qu'il ne convient pas à n'importe qui de braver les usages admis de tous. Prenons un exemple insignifiant : nos modes. Le frac est un vêtement peu pratique et peu sortable. On peut souhaiter qu'il soit remplacé par la redingote, le paletot ou un autre habit de cet ordre. Si les gens célèbres de l'histoire de la mode, D'Orsay ou Brummel, s'avisaient de rejeter le frac et commençaient à venir au bal en redingote, il est fort probable que la mode en serait influencée. Mais que se passera-t-il si l'idée en vient à un quelconque M. Ivanov, Pétrov ou Chapochnikov, qui n'est admis que par indulgence dans la meilleure société ? Qu'il essaie de paraître au bal en redingote ou en paletot : il sera traité par tous de malappris ; ses amis lui feront délicatement comprendre qu'il doit se retirer de la société où il a paru dans une tenue aussi indécente, et s'il n'écoute pas ces conseils amicaux chuchotés à l'oreille, d'autres personnes se chargeront de les lui répéter sur un ton beaucoup moins bienveillant. Il se produira une scène désagréable pour le maître de maison, désagréable pour tous les assistants, et encore plus déplaisante pour M. Ivanov, Pétrov ou Chapochnikov. Aussi raisonnables et brillantes que soient ses justifications et nobles ses intentions, il devra tout de même se retirer de la société dont il a offensé les mœurs et troublé la tranquillité. Il ne lui sera pas facile de recevoir à nouveau l'attention condescendante qu'on lui accordait auparavant et d'être réadmis dans la meilleure société, même s'il se repend sincèrement de son action déraisonnable. Mais s'il s'obstine à paraître en redingote là où le frac est de mise, il sera bien entendu définitivement chassé de ces assistances, et l'opinion publique pourra proclamer avec raison qu'il est indigne d'être reçu dans toute honnête société. Il est sans doute inutile d'ajouter que l'exemple malheureux et indécent de M. Ivanov ou Pétrov ne sera imité de personne ; tant qu'on se souviendra de cette histoire, tout homme occupant la même situation que ce Pétrov ou Ivanov au sein de la société, sera saisi d'effroi à la seule idée de s'insurger contre le frac.

Nous avons choisi un domaine où l'habitude constitue le seul obstacle pour enfreindre une règle établie. Mais ce n'est que dans des choses purement formelles, aussi insignifiantes que la question du frac et de la redingote, que l'habitude est dépourvue de fondements réels importants. Pour peu qu'un problème de la vie présente un caractère bon ou mauvais, sa résolution habituelle par les hommes repose immanquablement sur des faits essentiels de la réalité. Prenons par exemple notre vieille habitude de partir en route en emportant une quantité innombrable de provisions de toutes sortes. Le tarantass est encombré de brioches, de bâtons de pain, d'oies rôties et autres victuailles, ce qui crée de sérieux inconvénients ; il est peu commode de s'asseoir, le compagnon de route, à l'étroit, ne peut guère se retourner ; s'il veut appuyer son coude, il heurte les bocaux de confitures ou de concombres salés ; s'il veut étendre sa jambe, la botte sale s'enfonce dans la dinde ou le gâteau au beurre. Le jour suivant, en hiver, toutes les provisions sont gelées et ont perdu leur saveur ; en été, elles commencent à s'abîmer et agacent désagréablement les nerfs de l'odorat. Tout ceci est très juste, mais que faire ? Comment ne pouvait-on pas emporter toutes ces provisions, lorsqu'il est impossible de se procurer en route un morceau de pain blanc et qu'on ne peut trouver partout une douzaine d'œufs ou un pot de lait ?

Vous voyez qu'il ne suffisait pas d'expliquer à votre compagnon de route les inconvénients engendrés par cette vieille habitude. Sans doute même les comprenait-il aussi bien que vous, et qui sait s'il n'a pas ri de votre ardeur à démontrer et découvrir des inconvénients manifestes et connus de tous. C'est autre chose qu'il faudrait faire ici, quelque chose qu'on a déjà réalisé sur de nombreuses routes : ouvrir des hôtels convenables. On peut voir que sur ces routes, sans gloses de la part des poètes, romanciers, philosophes et philanthropes, l'habitude d'emporter un chargement de victuailles disparaît rapidement ou a déjà tout à fait disparu. Nous ajouterons encore une remarque. Les hôtels ne se sont pas dressés partout comme par enchantement : en de nombreux endroits ils ont été construits par la sage prévoyance de l'administration, et son précieux concours a permis d'améliorer les formes et les habitudes de nos voyages à travers le pays.

Nous ne sommes pas particulièrement inclinés à défendre les préjugés, mais il faut bien dire que les hommes soi-disant libres d'opinions préconçues n'examinent pas toujours avec une attention suffisante les causes ayant engendré l'habitude qui semble un préjugé, comme c'est par exemple le cas ici. Il faut s'attendre à ce que de nombreux lecteurs ayant eu la patience de lire notre article jusqu'à cette page, disent : « On ne peut pourtant pas justifier le clerc. S'il ne pouvait pas lier sa carrière à des convictions morales inflexibles, pourquoi l'a-t-il choisie ? Il y a dans le monde beaucoup d'autres métiers décents qui permettent à l'honnête homme de vivre à l'aise. Le clerc est en fait tombé dans le préjugé qui oblige à préférer une carrière de fonctionnaire à toute autre occupation. » Remarquons que ce préjugé n'existe pas seulement chez nous. Il est aussi très puissant en Allemagne et en France, où s'élèvent sans cesse des voix prolixes et fort rationnelles contre lui. Il me souvient que dans un discours très long et brillant, Thiers avait démontré que les jeunes Français ont tort de vouloir à tout prix devenir fonctionnaires : « soyez marchands, soyez artisans ; soyez agriculteurs, disait-il à ses jeunes compatriotes ; croyez-moi, ce genre d'occupation sera plus avantageux pour vous et plus utile à votre patrie ». S'adressant ensuite aux pères et aux mères, il les adjurait par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre et au ciel, par amour de leur patrie et des enfants, de ne pas même penser à éduquer leur progéniture pour accroître la cohorte des fonctionnaires, et de ne permettre sous aucun prétexte à ces enfants sans expérience de se détourner des métiers utiles et honorables dans l'agriculture, l'industrie, etc. Ces exhortations bien intentionnées n'ont eu aucune influence, sans doute parce que les faits n'obéissent pas aux paroles, mais sont soumis à d'autres faits plus puissants. Il convient donc de penser qu'en France ou en Allemagne la préférence d'une carrière de fonctionnaire à tout autre métier ne constitue pas seulement un préjugé, mais repose sur des faits déterminés, qu'il est facile de mettre en lumière. En France, par exemple, seuls ceux qui étaient au service de l'Etat pouvaient encore dans un passé récent être mis à l'abri des affronts et des humiliations de toute sorte. Un intendant quelconque pouvait pour un rien mettre en prison le négociant le plus riche et honorable, et le traiter de haut comme son laquais, ou presque. Il était même impossible de protester, car cet intendant et ses subordonnés avaient en mains tout le pouvoir et il leur était naturel de traiter les gens sans pouvoir comme des hommes de race inférieure. Or, on sait où conduisent ces idées sur la différence des races. Un homme de sang inférieur ne peut pas être traité comme un semblable. On en voit un exemple aux Etats-Unis d'Amérique où les blancs sont aimables entre eux, mais ont une attitude totalement différente envers les noirs. Autrefois, la préférence d'une carrière à toute autre occupation était aussi répandue en Angleterre. Elle y était fondée sur une raison distincte, que connaissent ceux qui ont lu Macaulay. Les charges administratives rapportaient d'énormes revenus. A la fin du XVIIe siècle, en Angleterre, aucun négociant ou propriétaire ne disposait de revenus aussi considérables que ceux du Lord gouverneur général d'Irlande ou d'un Lord président. Peu de propriétaires fonciers ou de commerçants pouvaient jouir d'une somme de cinq mille livres, mais dans l'administration de l'Etat nombre de postes rapportaient un revenu égal à ce chiffre. En Angleterre, cette situation qui conduisait à préférer une carrière à tout autre métier a depuis longtemps disparu et, par là même, sa conséquence directe. En France les rapports dont nous avons parlé subsistent encore, et l'on continue donc d'y préférer une carrière administrative aux autres professions. D'une façon générale, il faut constater que les préventions et les préjugés sociaux disparaissent rapidement des mœurs du peuple dès que sont anéantis les faits qui les suscitaient. Si une coutume apparemment absurde et désavantageuse s'ancre obstinément dans les mœurs du peuple, ne vous hâtez pas d'y voir un simple résultat des préjugés. Il faut d'abord chercher si elle ne repose pas sur des faits concrets. Il est facile de condamner les coutumes nationales, mais cela ne conduit à rien. Les reproches ne sont ici d'aucune aide. On doit rechercher les causes du phénomène social que l'on condamne et diriger ses efforts précisément contre elles. La règle principale de la médecine dit : « éliminez la cause et s'éloignera la maladie », sublata causa, tollitur morbus.

Nous ne pensons pas condamner le clerc des temps passés pour son attachement à sa charge, au moins pour cette raison que s'il s'en allait, son poste serait occupé par un autre qui se retrouverait exactement dans la même situation. Le changement se limiterait donc seulement au nom de famille, mais ne toucherait pas le fond du problème.

(D'un autre côté, nous ne sommes nullement inclinés à prêter une grande importance aux opinions des gens qui voudraient trop invoquer l'insuffisance du salaire perçu par le clerc des temps passés. Le cas de la France peut ici servir d'exemple. On y a beaucoup parlé et l'on y débat encore des traitements insuffisants de la grande majorité des fonctionnaires, surtout en comparaison avec les Etats-Unis où le plus bas des employés publics perçoit un salaire très substantiel. Mais ce faisant, les Français oublient que le nombre des fonctionnaires dans leur pays est cinquante fois plus élevé qu'aux Etats-Unis. Lorsqu'il fut décidé d'examiner sérieusement cette question en France, on découvrit que le chiffre des gens employés dans les services publics s'élevait à près d'un demi-million, et il fallut abandonner l'idée d'offrir un salaire convenable à cette horde immense. Tout le monde put voir que le budget français n'était pas en mesure de satisfaire cette revendication en somme très juste, et les personnes sensées conclurent que les dimensions et là grande complexité du système administratif en France mettent ce pays dans une situation tout à fait distincte de celle des Etats-Unis quant à la question des traitements des fonctionnaires. On ne peut arbitrairement reconstruire un mur devenu désagréable aux Français, car il est lié à d'autres parties de l'édifice.)

Nous nous sommes à nouveau éloignés de notre clerc, qui ne se doute point qu'on puisse lui demander : pourquoi as-tu préféré cette charge à un autre métier ?

Il trouverait sans doute absurde une telle question, et toute la petite ville où il servait la proclamerait à l'unisson ridicule, ce qu'elle est réellement. Quoi qu'il en soit, notre clerc était à son poste et il ne pouvait pas éviter de suivre les règles admises. Voyons maintenant en quoi consistait son travail et s'il est juste d'affirmer qu'il agissait contre sa conscience ou offensait l'opinion publique, sur laquelle il s'était formé et orienté. Il n'est pas sans péchés, mais qu'y a-t-il là de particulier ? Nous sommes tous mortels et pécheurs. De tous temps et dans tous les peuples les héros de vertu ont été fort peu nombreux. Il reçoit des pots-de-­vin, c'est vrai. Mais ses collègues font la même chose et les gens qu'il extorque sont convaincus que rien ne se fait sans gratification. Ils condamnent uniquement ceux qui, ayant pris l'argent, ne rendent pas le service demandé ou recourent à toutes sortes de ruses et de brutalités particulières. Notre clerc ne faisait rien de tel. Examinons ses aventures. Il arrive dans la région de Kharkov pour collecter les redevances. Les villageois savent qu'il faut payer, mais ils le prient d'attendre qu'ils aient vendu tout leur pain. Il est en son pouvoir d'accepter ou non cette requête, et peut exiger qu'on paie sur-le-champ les redevances. Celui qui fait une concession volontaire est en droit d'attendre une récompense de la part de ceux à qui il vient en aide. Ainsi pensent les villageois, ainsi pense-t-il lui-même. Voilà pourquoi les deux parties trouvent naturel que notre clerc exige une récompense convenable pour avoir fait preuve d'indulgence. Bien sûr, comme dans tout marché, on discute longuement sur le chiffre, et ceux qui donnent l'argent ne s'en séparent pas d'un cœur joyeux. Mais qu'y a-t-il là d'étrange ? Le déboursement n'est jamais bien agréable pour personne. Le lecteur rétorquera sans doute que le point de vue des villageois et de notre clerc est tout à fait erroné. Ces gens se trompent évidemment, mais il ne s'agit point de cela. Lorsque l'on veut savoir si un homme se comporte de façon honnête ou malhonnête, il faut examiner non la justesse de ses idées, mais à quel point son attitude est réellement en accord avec ses convictions.

En relisant les récits du clerc des temps passés, nous constatons qu'il a toujours agi conformément à ses convictions sur la nature de sa charge, de ses droits et obligations, et que ces idées étaient partagées par ceux avec qui il concluait ses marchés. Voilà pourquoi ses actions ne méritent pas un blâme particulier.

Ne possédant ni un esprit génial, ni un caractère bien ferme, il subissait parfois l'influence de natures plus fortes que lui, et nous ne voyons rien là de condamnable. Lorsque ces natures étaient mauvaises, notre clerc se voyait entraîné dans des actions où il ne se serait jamais risqué de lui-même. Mais nous pouvons voir que même ici il ne s'écartait pas beaucoup des principes dictés par ses convictions. Examinons la plus mauvaise de ces actions. Pour que le lecteur ne nous soupçonne point de dissimuler certains détails par sympathie envers notre clerc, nous recopions intégralement cet épisode.

« II y avait dans notre district un marchand millionnaire, qui possédait une fabrique d'andrinople et faisait de grandes affaires. Mais quoi qu'on fasse, on n'arrivait rien à soutirer de lui 1 II était si bien sur ses gardes, que rien à faire. Seulement quelquefois il nous offrait du thé ou buvait une bouteille avec nous, rien de plus. Nous cherchions comment plumer enfin ce gredin de marchand, mais ça ne marchait pas, on en avait même de la rage. Le marchand, lui, n'arrêtait pas de rire en sourdine, mais devant nous il faisait semblant de ne rien remarquer.

« Qu'auriez-vous fait à notre place ? Ivan Pétrovitch et moi, nous devions faire un jour une enquête : on avait trouvé un corps pas très loin de la fabrique. Nous marchons à côté de la fabrique et nous constatons que le gredin ne se laisse prendre à aucun truc. Je vois cependant que mon Ivan Pétrovitch s'est mis à penser, et comme j'avais une grande foi en lui, j'étais sûr qu'il finirait par trouver quelque chose. Et en effet, il trouva. Le matin suivant, alors que nous étions à boire un coup pour faire passer le mal aux cheveux, il me dit :
« - Ecoute, tu me donneras la moitié si le marchand se fend de deux mille ?
- Quoi ? Ivan Pétrovitch, tu n'es pas fou : deux mille !
- Eh bien, tu verras ; assieds-toi et écris :
« Platon Stépanovitch Troïékourov, marchand de première guilde de Svinogorsk. Notification. D'après les témoignages de tels et tels villageois (mets en le plus possible), le corps de la personne ci-dessus mentionnée, avec présomption de mort violente et portant des marques de coups féroces, appliqués par une main criminelle, est supposé avoir été jeté la nuit dernière dans l'étang de votre fabrique. En conséquence de quoi, veuillez permettre qu'on le fouille. »
« - Mais comment cela, Ivan Pétrovitch, le corps se trouve dans la cabane du chemin !
- Fais ce qu'on te dit. »
« Et il se mit à siffler son air favori : « Elle se tenait sur le bord de la route » ; mais comme il était sentimental et ne pouvait entendre cette chanson sans pleurer, il versa quelques larmes. Plus tard, j'appris qu'il avait réellement ordonné aux gendarmes de cacher pendant quelque temps le corps dans le ravin.
« Le barbu resta tout stupéfait en lisant notre notification. Bientôt, nous entrâmes nous-mêmes dans la cour. Tout pâle, il vint à notre rencontre.
« - Voulez-vous, dit-il, prendre le thé ?
« - II s'agit bien de thé ! répond Ivan Pétrovitch : ordonne plutôt de vider l'étang.
« - De grâce, mes bons pères, pourquoi voulez-vous me ruiner ?
« - Comment, te ruiner ! Tu vois bien, nous sommes venus enquêter, il y a un ordre.
« Le marchand finit bientôt par se rendre compte que l'affaire était sérieuse, qu'il faudrait réellement vider l'étang ; il paya trois mille roubles, et on en resta là. On alla faire ensuite un petit tour sur l'étang, enfonçant une perche dans l'eau à quelques endroits, sans trouver bien sûr de corps. Je vous dirai seulement que pendant le repas qui suivit, lorsque nous étions déjà tous ivres, Ivan Pétrovitch dévoila tout au marchand ; et, le croirez-vous, le barbu fut pris d'une telle rage qu'il en devint tout raide ! Comment les gens peuvent-ils être si hargneux parfois ? »

Quelle action détestable, dira le lecteur, et nous sommes d'accord avec lui. Mais nous ajouterons : elle ne l'est que selon non idées et non du point de vue de ceux qui y ont pris part ; ils avouent aussi quelque chose peu digne d'éloge dans cette affaire, mais écoutons-les eux-mêmes. Les fonctionnaires ne tiraient aucun profit du riche fabricant et le tenaient pour un homme haïssable parce qu'il ne remplissait pas ses « obligations » envers eux (notre clerc le qualifie directement de gredin). Le fabricant, lui, ne se considère pas comme un homme repoussant des prétentions injustes, mais comme quelqu'un qui, par son intelligence et son adresse, parvient à se soustraire à des obligations peu avantageuses. Les fonctionnaires sont offensés, le marchand se rengorge de son triomphe sur eux. (« Nous cherchions comment plumer enfin ce gredin de marchand, mais ça ne marchait pas, on en avait même de la rage. Le marchand, lui, en voyant cela, n'arrêtait pas de rire en sourdine, mais devant nous il faisait semblant de ne rien remarquer »). Ils parviennent pourtant à le tromper et à lui soutirer de l'argent. Le marchand enrage ; mais pourquoi ? Parce qu'il a dû débourser ? Non. Bien qu'il lui fût désagréable de payer, il pensait que c'était là son obligation. Après avoir donné l'argent, il commence à festoyer avec les fonctionnaires et se saoule avec eux. Aurait-il agi ainsi, s'il s'était cru offensé ? Homme fier, il aurait quitté la table ; homme rusé, il aurait trouvé un bon prétexte pour s'en aller. Mais il ne se produit rien de tel. Les deux parties restent satisfaites de leur marché à l'amiable. Cependant, lorsqu'ils sont tous éméchés, Ivan Pétrovitch dévoile au fabricant sa supercherie et se vante d'avoir été plus fin que lui. Du coup, le fabricant s'offense et se fâche. Pourquoi ? Evidemment, parce qu'il est tombé sur un homme plus rusé, qui, en outre, se vante sous son nez de l'avoir dupé. Nous avons dit dès le début que parmi les personnages des Esquisses de Chtchédrine, on en trouve quelques-uns réellement abominables, dignes d'être condamnés, et desquels Ivan Pétrovitch fait partie. Nous avions affirmé ne pas vouloir le défendre, et Ivan Pétrovitch est également fort coupable dans le cas présent. Mais en quoi consiste en vérité son méfait ? Il s'est vanté, il a blessé l'amour-propre d'un homme : c'est un grand manque de tact. Cependant, tout en réprouvant la goujaterie d'Ivan Pétrovitch, il ne faut pas oublier qu'il était déjà ivre quand il a commencé à se vanter. Tant qu'il était lucide, il a su rester discret. Et comme il arrive souvent, la coupe de trop a tout gâté.

Notre clerc blâme Ivan Pétrovitch pour son amour de la bouteille, comme le feraient tous les hommes bien pensants. Si vous aviez vu les ripailles auxquelles a pris part notre clerc, ces festins vous sembleraient sans aucun doute vils et répugnants. Parce que vous êtes un homme d'une éducation et de mœurs différents. Mais ne soyez pas trop sévères envers ceux qui n'ont pu acquérir les belles manières et le ton raffiné de la meilleure société. Vous ne blâmez pourtant pas votre ami lorsqu'il boit un verre de bourgogne ou de champagne au cours du repas, mais seulement s'il commence à boire immodérément. C'est ainsi que juge notre clerc. Il condamne sévèrement Ivan Pétrovitch pour un tel vice : « Ivan Pétrovitch avait un péché, dit-il ; il avait plus que de l'amour pour la bouteille, une sorte de passion furieuse. Bien sûr, nous y mettions aussi du nôtre, mais sans passer la mesure : tu es assis, dans un état de bien-être, et une foule de choses s'effacent dans les vapeurs ; mais lui, je vous dirai, ne connaissait pas de mesure, il se saoulait jusqu'à se déformer le visage. » Voyez-vous, non seulement notre clerc n'est pas un ivrogne, mais les soûlards lui répugnent. Voyez-vous, s'il lui arrivait de boire quelques verres à liqueur avec des amis, il ne prenait jamais de cuite. Nul de ses amis, ni sa mère ni sa femme ne lui auraient bien sûr reproché de ne pas refuser un petit verre de vodka.

Nous sommes maintenant préparés pour juger sans parti-pris le clerc des temps passés. Mais il nous reste encore un doute : vous voulez voir en lui un concussionnaire sans scrupules, comme vous étiez prêts à le tenir pour un sale ivrogne. Cette dernière prévention contre lui s'est révélée injuste, et telle vous apparaîtra la première si vous étudiez mieux ses paroles. Le pot-de-vin, d'après lui, est un marché conclu à l'amiable. [Cette opinion n'était pas seulement la sienne, mais celle de toute la société où il vivait. Rappelons ce que nous avons dit plus haut. Pour qu'un marché quelconque ne soit pas réprouvé, il faut, d'après les lois de tous les peuples et l'opinion unanime de tout le genre humain, qu'il suive deux conditions essentielles. Premièrement, l'accord doit être librement accepté par les deux parties ; deuxièmement, il faut que d'un côté et de l'autre on ait la ferme intention d'exécuter ce qui a été conclu dans le marché. C'est exactement ainsi que pensait notre clerc, et ce sont ces règles qu'il observait toujours.] Dans ses transactions, il ne recourait jamais à des mesures qui lui eussent semblé violentes ou paru telles aux yeux de la société où il vivait (il n'employait pas et condamnait les « brutalités et les extorsions » familières à Ivan Pétrovitch). Qui plus est, il exprimait ses désirs avec tact et affabilité. (« Et tout ceci avec des paroles aimables », dit-il lui-même.) C'était donc un homme au doux caractère. Oui, il recevait des récompenses pour les concessions et les faveurs qu'il accordait aux villageois, mais comment s'y prenait-il ? Il arrive dans un village pour régler une affaire quelconque ; les paysans demandent qu'ils ne les retiennent pas trop longtemps. « Là, tu te dis : si les gars sont conciliants, pourquoi pas leur faire plaisir ? Mais s'ils se mettent à rechigner, bon, qu'ils attendent encore un jour ou deux. Ce qu'il faut, c'est faire preuve de caractère, sans rester les bras croisés ni montrer de dégoût pour l'isba et le lait caillé. Ils voient que tu es un homme capable et ils commencent à céder, et de quelle façon ! Si avant tu demandais dix kopecks, maintenant, mes agneaux il t'en faut quinze, et rien à faire. » [On voit donc que c'est un homme au bon cœur et point trop cupide. Il pouvait exiger quinze kopecks dès le début, et pourtant il ne le fait pas. Il se contente de dix kopecks pour que le moujik ne s'offense pas. A son détriment, il leur accorde cette faveur s'il voit que ce sont de bonnes gens, conciliants comme lui. Non seulement il observe honnêtement la première condition de tout marché, à savoir : fixer les prix par un accord volontaire et sans violence, mais il est même prêt à faire des concessions, à demander moins qu'il ne pourrait obtenir. C'est plus qu'une simple rectitude, c'est déjà un trait de générosité. Notre clerc remplit aussi scrupuleusement une autre condition des marchés à l'amiable : il exécute avec exactitude tous ses engagements. Il est inutile de s'étendre sur ce point. Tout lecteur qui connaît par expérience, et non par ouï-dire, les mœurs décrites par Chtchédrine sait fort bien que notre clerc, comme l'immense majorité de ses collègues, remplira avec une grande rigueur les obligations qu'il a prises en concluant le marché. Le clerc, ses collègues et tous les gens qui traitaient avec eux préféraient justement cette exécution scrupuleuse à l'attitude des gens qui repoussaient les marchés à l'amiable, mais n'offraient pas toute leur aide à ceux qui en avaient besoin. « Nous prenions, c'est vrai, ce que nous prenions, dit le clerc, mais voyez vous-même : vaut-il mieux ne pas prendre d'argent, mais aussi ne rien faire ? »]

Le lecteur le plus prévenu contre notre clerc devra donc admettre lui-même qu'il n'y avait rien, dans son activité publique, qui fût jugé mauvais ou malhonnête par notre héros, ses collègues et les gens qui avaient affaire à eux. Qui plus est, certains gestes témoignent de son caractère doux et affable, de sa bienveillance à l'égard des bonnes gens et de son désir d'être utile à chacun. [Nous craignons une chose. Notre public a toujours tendance à trouver un sens subtil et ironique dans ce qui est dit sans arrière-pensée. Peut-être quelqu'un supposera-t-il que nous plaisantons en défendant le clerc des temps passés. Mais cette plaisanterie serait de bien mauvais goût. Nous disons les choses carrément et simplement, en employant tous les mots dans leur vrai sens.] Certes, les actions commises par le clerc sont détestables et les gens qui partagent ses idées ne peuvent que nuire à la société. Mais il n'en découle pas que de tels hommes soient inévitablement mauvais par nature. Nous insistons sur ce que nous avons répété plus haut. Seuls les gens excentriques, ne se comportant pas comme l'immense majorité des hommes de leur époque et dans leur situation, peuvent être loués ou blâmés. Les coutumes et les règles qui guident la société, apparaissent et se maintiennent sur la base de faits et de phénomènes concrets, indépendants de la volonté de l'homme ; elles doivent être toujours examinées d'un point de vue historique. Dans chaque classe de la société, n'importe le pays, l'époque, et quelles que soient les idées et les habitudes acquises à la suite des circonstances historiques, la grande majorité des hommes [gardent un cœur honnête et bon. Si vous n'aimez pas certaines idées ou habitudes de ces gens, pensez aux circonstances qui les ont fait naître. Essayez de changer ces circonstances et vous verrez que les mauvaises habitudes disparaîtront rapidement. Par leur nature même] la plupart des hommes sont toujours inclinés à la bonté et à la vérité. [Si dans tel ou tel siècle, dans tel ou tel pays, vous relevez au sein du peuple ou dans certaines classes de la société des coutumes qui ne correspondent pas aux tendances innées et profondes de la nature humaine, n'en accusez pas les hommes, mais seulement les conditions de leur vie historique.]

[Si le lecteur a pu se convaincre que notre clerc, en dépit de ses habitudes nuisibles à la société, ne faisait rien, dans l'exercice de ses fonctions, qui puisse nous permettre de lui attribuer des tares morales particulièrement exécrables, il sera encore plus facile de constater que dans sa vie privée c'était réellement un brave homme. Il vivait en bons rapports avec ses collègues et la société. Ne dîtes pas qu'il s'agissait là d'une bonne entente entre les brigands d'une même bande. En premier lieu, ses collègues ne comptaient pas seuls au nombre de ses amis. On y trouvait aussi des gens à qui il soutirait des pots-de-vin ; et en outre, bien sûr, beaucoup de personnes qui ne lui donnaient pas et n'en recevaient pas de pots-de-vin. Un chef-lieu de district ne peut pas être assimilé à une bande quelconque. Il est composé d'un grand nombre de cercles aux intérêts différents, voire opposés. On ne peut faire entrer toute la société dans un même cercle, or notre clerc jouissait d'une bonne réputation non seulement dans sa ville, mais aussi dans tout le district. Il est naturel que les opinions divergeassent à propos de la confrérie dont il faisait partie. Les classes qui souffraient beaucoup des habitudes communes à l'ensemble des fonctionnaires observaient bien entendu ces derniers avec des yeux hostiles. Mais personne ne disait rien de mauvais sur notre clerc en particulier. A l'époque où l'Angleterre et la France étaient continuellement en guerre, chaque Français en venait naturellement à qualifier les Anglais de nation rapace et même criminelle. De nombreux Français auraient bien sûr anéanti avec plaisir toute l'Angleterre et ses habitants. Néanmoins, en rencontrant un quelconque Mister Brown ou Johnson, le Français haïssant les Anglais devait reconnaître que ce Mister Johnson ou Brown, en particulier, était un brave et honnête homme.]

Il n'est pas besoin de démontrer que notre clerc des temps passés était un brave père de famille. De ce point de vue, il est représenté avec une grande fidélité dans la dernière comédie de M. Ostrovski. Biélogoubov est un concussionnaire de haut vol ; mais observez-le dans sa vie familiale et vous verrez que c'est un homme très bon et même généreux avec les siens. Celui qui aide avec largesse sa belle-mère dans la nécessité, malgré son caractère acariâtre et insupportable, celui qui n'épargne rien pour venir au secours de sa pauvre belle-sœur et de son mari, bien que ce dernier l'ait toujours blessé et continue de l'offenser de la manière la plus sensible, celui-là ne peut pas être un mauvais homme.

Nous nous sommes longuement arrêtés sur les récits du clerc à propos des temps passés, [en nous efforçant de montrer que lui et ses collègues ne peuvent nullement être tenus pour des misérables]. Nous ne savons pas s'il était nécessaire de démontrer aussi en détail notre idée, dont la justesse est évidente à tous ceux qui ont connu par expérience la vie et les hommes, et qui n'ont pas cédé aux désillusions, chose tolérable chez un jouvenceau sans expérience et imaginant le monde peuplé de héros et de beaux gaillards, lui en tête, mais absurde chez un homme qui a déjà appris à voir le monde en observateur impartial. Personnellement, il nous semblerait même ennuyeux de disserter sur des sujets aussi indiscutables. [Mais beaucoup d'entre nous aiment encore à dire que la plaie de la concussion est inguérissable, que la classe innombrable desdits concussionnaires se compose de monstres à figure inhumaine, qu'on ne pourra jamais, sous aucune circonstance, transformer d'êtres néfastes pour la société en hommes dignes de respect et réellement utiles pour leur patrie.]

Il serait lassant et inutile de s'arrêter aussi longuement sur les autres types de concussionnaires représentés par Chtchédrine (hormis le petit groupe d'hommes viciés de nature que nous avons indiqués au début de l'article et qui peuvent servir à mieux marquer le contraste, mais cependant trop peux nombreux pour jouer un grand .rôle dans les questions sociales) : on pourrait presque répéter de chacun d'eux ce qu'on a dit du clerc des temps passés. Les ressemblances entre eux sont bien plus grandes que les différences, lesquelles se limitent en fait à la diversité des tempéraments : celui-ci a un caractère emporté, celui-là un caractère paisible ; l'un est franc, l'autre dissimulé ; tel a une nature joyeuse, tel autre est triste et ennuyeux ; celui-ci est courageux, mais cet autre peureux. Du point de vue où nous examinons ces problèmes, de telles différences n'ont qu'une portée secondaire. On sait que la diversité des tempéraments n'empêche guère tous les hommes d'être pareillement soumis, ou presque, aux idées et conventions sociales, à l'influence irrésistible des processus historiques généraux. Au lieu de répéter pour chacun d'entre eux ce que nous avons dû dire de notre clerc, tournons-nous plutôt vers les représentants d'une autre classe de gens, écoutons la conversation de trois négociants sur la nature du commerce. Nous avons déjà remarqué que, pareillement à notre clerc des temps passés, Palakhvostov, Ijbourdine et Sokourov peuvent sembler au premier abord dépourvus de toute honnêteté, de vrais « amateurs » du mal, selon l'expression de notre clerc. Chacun parle avec un total sang- froid et même avec vantardise de ses escroqueries. Chacun ne pense qu'à inventer une supercherie plus habile que les précédentes. Toutefois, si nous écoutons avec impartialité leurs explications sur les motifs qui les poussent à conduire ainsi leurs affaires, nous devrons en arriver à la même conclusion que pour notre clerc. (Aucun d'eux n'est personnellement coupable d'agir ainsi, et non autrement. Les circonstances ne leur permettent pas de commercer d'une façon différente. La coutume suivie par eux est si générale et inéluctable qu'ils n'ont même pas idée d'une meilleure forme de commerce).

La grande majorité du public connaît moins bien par expérience les mœurs de nos marchands que celles des fonctionnaires. Presque chacun d'entre nous compte quelques fonctionnaires de province parmi ses relations, ce qui nous aide à mieux repousser les préjugés défavorables à l'égard de leurs qualités morales. En voyant que beaucoup de fonctionnaires sont dignes du plus grand respect dans la vie privée, nous sommes déjà dans une certaine mesure disposés à écouter l'apologie de la classe des fonctionnaires en général. L'attitude de la majorité du public envers la classe des marchands est quelque peu différente. Il est probable que la moitié de nos lecteurs n'a eu que des relations d'affaires avec les marchands. Mais ceux qui ont entretenu de proches rapports avec ces mêmes marchands et qui, à l'image de Chtchédrine, ont fréquenté leurs familles en amis de la maison, ceux-là approuveront sans aucun doute l'écrivain lorsqu'il montre de belles figures de marchands dans le récit « Le Christ est ressuscité ». Nous ne considérons nullement les mœurs marchandes, petites-bourgeoises, ou paysannes, comme l'idéal de la vie russe, et nous reconnaissons pleinement la fidélité de la peinture des marchands dans le Révizor et le Mariage de Gogol, dans la comédie de M. Ostrovski Entre siens on s'arrangera et le récit de Chtchédrine « Qu'est-ce que le commerce ? ». L'impartialité nous oblige cependant à dire que les hommes du genre de Podkhaliouzine (dans la comédie de M. Ostrovski) doivent être mis au nombre des rares exceptions. Les belles qualités dont s'enorgueillit le peuple russe appartiennent aussi à l'immense majorité de nos marchands. Quelles que soient leurs mœurs et leurs habitudes, ce sont en général des hommes bien intentionnés et, peut-on carrément affirmer, des hommes au cœur bon. Ils sont presque tous disposés à rendre service et à venir en aide. Plaise à Dieu que dans les autres classes de notre peuple et chez les hommes des autres pays soit aussi fortement développée la conscience des obligations : par exemple, fournir les moyens d'acquérir une situation indépendante à ceux dont les bons services ont permis de parvenir à notre propre bien-être (peu de nos marchands provinciaux ayant un fidèle commis, ne l'aideront à percer son chemin, à se mettre sur pieds, à devenir lui-même un marchand). Quel que soit le rapport entre la manière de penser des marchands et les concepts humanitaires, il faut reconnaître qu'ils se comportent très humainement avec leurs serviteurs. Tous ceux qui sont familiarisés avec les mœurs des marchands ajouteront aisément à cette brève caractéristique de nombreux traits inspirant de la considération pour les nobles qualités des marchands dans la vie privée.

Si nous examinons la peinture de la vie professionnelle et sociale de nos marchands, donnée dans le récit de Chtchédrine « Qu'est-ce que le commerce ? », nous remarquerons avant tout que les affaires des marchands dépendent des fonctionnaires. Beaucoup de nos négociants s'occupent de fournitures par entreprise. Dans la plupart des provinces, c'est même la principale activité de la majorité des négociants importants. Selon la loi générale du commerce en vigueur dans tous les pays, la conduite des affaires se définit avant tout par l'activité des marchands de premier rang. En outre, chaque commerçant a quotidiennement besoin de s'adresser aux autorités policières et aux instances judiciaires, ce qui explique que les habitudes acquises depuis longtemps par la classe des fonctionnaires déterminent en fin de compte le caractère de notre commerce. A part cette circonstance importante, il faut aussi garder en vue la lenteur et l'incertitude des opérations commerciales, qui proviennent des moyens de communication utilisés jusqu'ici. L'opération pour la vente et la livraison des grains requiert encore toute une année, parfois même près de deux ans. Avec une telle durée des opérations les chances de succès sont toujours fragiles. On relève une situation presque identique dans les deux branches de notre commerce les plus importantes après celle des grains : le lin et les graisses. Est-il étonnant que sous l'influence de deux circonstances aussi capitales nos marchands aient été contraints de recourir à des méthodes étrangères à un commerce régulier ? [Si ces méthodes présentent quelque chose de répréhensible ou de peu avantageux pour le bien national, il n'en reste pas moins que nos marchands se sont vus forcés d'acquérir ces habitudes sous l'influence des circonstances, et non par une impulsion spontanée.] N'oublions pas non plus une autre cause, que les économistes rappellent souvent avec chagrin. Il n'existe pas chez nous de grandes maisons commerciales anciennes. Nos riches négociants sont généralement des hommes qui n'ont hérité d'aucun capital et qui furent très pauvres au début de leur carrière commerciale. Il n'est donc pas surprenant qu'ils aient gardé l'habitude d'un commerce mesquin, même lorsque leur capital s'est accru de façon non négligeable. Leurs enfants s'empressent ordinairement de troquer le commerce contre une carrière administrative. Beaucoup de gens condamnent vigoureusement cette coutume. Mais nous avons déjà vu que les coutumes découlent toujours des faits concrets de la vie. On ne peut condamner les gens parce qu'ils se sont soumis à l'influence des faits, même s'il est exact que celle-ci est parfois nuisible à la société. Par suite de ce que la progéniture des familles marchandes enrichies préfère s'adonner à d'autres occupations, tout notre commerce intérieur se trouve dans les mains de gens qui n'ont pas de capitaux importants ou qui ont gardé l'habitude de mener leurs affaires comme le font les marchands disposant de peu de capitaux. Lorsque les capitaux sont insuffisants, il est impossible de conduire le commerce d'une façon régulière, et la nécessité contraint les marchands à faire preuve de débrouillardise. Alors que dans les autres pays les négociants importants combattent de telles choses par leur exemple et leur influence, chez nous ils suivent eux-mêmes presque toujours la voie empruntée par les marchands de second ordre. Si nous considérons la force de toutes ces circonstances, nous cesserons d'accuser en vain le caractère personnel des marchands. [Ils ne recourent pas à des procédés incorrects dans les affaires commerciales, parce que ceux-ci leur sont agréables, mais parce qu'une telle conduite leur est imposée par les circonstances, indépendantes de leur propre volonté.] Voici de nouveau une comparaison empruntée au domaine du vêtement et des voyages. Si vous devez vous rendre en hiver de Kazan à Moscou dans un traîneau habituel, je n'ai pas le droit de vous accuser de manquer de goût parce que vous chaussez de laides bottes de fourrure. Que vous aimiez ou non les choses élégantes, il est certain que vous ressentez aussi bien que moi la lourdeur et l'incommodité de ces bottes. Mais que pouvez-vous faire ? Est-il possible de se mettre en route sans ces bottes lourdes et inconfortables. Je n'ai même pas le droit de vous blâmer si vous vous moquez dédaigneusement de mes boutades à propos de vos bottes de fourrure. Mais au lieu de vous irriter contre moi, répondez calmement que lorsque vous aurez un carrosse sur patins et une peau d'ours pour couvrir vos pieds, vous voyagerez en hiver, sans indications de ma part, dans des bottes légères, confortables et élégantes que vous portez chez vous.

Les marchands représentés par Chtchédrine nous indiquent eux-mêmes les circonstances qui ont engendré les habitudes de leur commerce. Nous emprunterons deux ou trois pages de leurs conversations. Palakhvostov, vieux marchand ayant démarré avec un sou pour amasser finalement une grande fortune, fait remarquer d'un ton railleur à Ijbourdine, homme d'âge moyen qui n'en est encore qu'à viser le but déjà atteint par Palakhvostov, que lui, Ijbourdine, se jette de tous les côtés et tâte de toutes les branches du commerce au lieu de se limiter à un seul article, par exemple les grains. Auprès de ces deux personnages principaux sont assis : Sokourov, un jeune homme rêvant de la noble vie qu'il va pouvoir mener après avoir hérité du vieux Sokourov, marchand millionnaire, et Prazdnochataïouchtchiissia (Littéralement « Flâneur oisif ». (N.d.T.), espèce de feuilletoniste jugeant de tout, entre autres du commerce, avec des idées européennes. A la remarque de Palakhvostov, Ijbourdine répond qu'un homme disposant d'un petit capital ne peut pas limiter son com­merce à une seule branche :

« Qu'irai-je faire avec un seul article ! Aujourd'hui tout change tellement vite qu'on ne peut rien y comprendre. Le prix est maintenant de 50 kopecks, demain déjà d'un rouble ; tu réfléchis comment tirer du profit, mais au lieu de cela on te casse le cou ; essaie-donc de commercer ! Aujourd'hui, par exemple, les cuirs sont très demandés, le drap aussi ; alors nous achetons un peu de drap et nous vendons des cuirs : cela ne regarde que nous. L'autre jour, je vous dirai, j'ai été à la foire de Lejnev, et il y avait autant de commissionnaires que d'étoiles au ciel : ils venaient acheter tout le cuir. Pour eux, bien sûr, l'affaire est simple. L'Intendance leur donne, par exemple, un rouble, et il faut qu'il leur reste cinquante ou quarante kopecks de bénéfice. Il leur est plus difficile de traiter avec le moujik. Celui-là donnera peut-être plus de profit, mais avec lui c'est moins sût : un coup de malchance, une enquête ou autre chose, et on ne peut pas fermer la bouche à tout le monde. Ils sont aussi liés par la nécessité de présenter des comptes : essaie donc de les faire signer tous, de les persuader d'inscrire un rouble au lieu de cinquante kopecks. Mais avec quelqu'un d'expérimenté, ni vu ni connu : d'abord, on n'a pas de tracas, et puis il ne peut y avoir aucune trahison, parce que les marchands savent bien que pour de telles combines, il peut leur en coûter aussi cher qu'au commissionnaire. C'est là le moyen le plus avantageux pour nous ; ce n'est pas seulement ton travail, mais surtout ton honneur qui y gagne.

«Sokourov» (d'un air important). Oui ; il est plus avantageux d'avoir affaire à l'Intendance, on peut dire qu'elle est notre nourrice à tous. . . (il verse du vin dans les coupes. A Flâneuroisif Vous plaît-il, nous n'avons pas encore l'honneur de savoir votre prénom et patronyme..., (C'est l'usage russe d'employer le prénom et le patronyme (par exemple, Ivan Pétrovitch) pour s'adresser aux gens. (N.d.T.)
«Flâneuroisif. Avec plaisir. (Il boit.) Messieurs où dégotez-vous par ici un tel Ténérife. . . Excellent ! Il brûle et chatouille le gosier. . . Fameux ! On dirait de la vodka.
«Ijbourdine. D'Arkhangelsk ; nous avons aussi des affaires là-bas.
«Flâneuroisif (A Sokourov). Vous venez de dire qu'il est plus avantageux d'avoir affaire à l'Intendance. Mais permettez de savoir pourquoi vous pensez ainsi ?
«Sokourov. Oui, c'est exact, voyez-vous . . . L'Intendance. . . c'est avantageux. . .
«Palakhvostov. En voilà une bonne ! Tu radotes ! C'est avantageux, mais pourquoi, tu ne peux pas l'expliquer.
«Ijbourdine. Pardon. . . Vous êtes sans doute commissionnaire ?
«Flâneuroisif (offensé). Pourquoi donc commissionnaire ?. . . Simplement pour mon plaisir. . . Il est peut-être préférable de s'occuper de commerce, vous savez. . .
«Ijbourdine. Vous êtes donc clerc ? Nous comprenons. . . C'est vrai qu'aujourd'hui les clercs décident souvent de s'occuper de commerce, ils se sont faits des capitaux. . . Voyez-vous, il est plus naturel d'avoir affaire à l'Intendance parce qu'il n'y a pas de risques du tout. Qu'on fournisse ou non au délai fixé, l'Intendance avale tout. Bien sûr, cela ne va pas sans dépenses, mais les prix sont tout autres, point comparables aux prix habituels. Cela nous convient également parce que l'on y reçoit tout, peut-on dire, avec une grande indulgence. L'autre jour j'ai remis à l'Intendance des demi-pelisses ; à part qu'elles sentaient l'aigre, elles ne méritaient même pas le nom de demi-pelisses une masse informe ; essaie-donc de vendre ces demi-pelisses, je ne dis pas à un bon marchand, mais même au marché, et tout le monde se moquera de toi ! Mais l'Intendance acceptera tout, parce qu'elle a de grands besoins. Je devais aussi un jour lui fournir de la farine. J'avais déjà presque chargé les péniches, il ne restait plus qu'à nous mettre en route, et c'est tout. Mais voilà qu'arrivé un commis de marchands étrangers et m'offre un prix excellent. J'ai réfléchi, réfléchi, puis je me suis signé et donné toute la marchandise au commis. «Flâneuroisif. Et l'Intendance ? «Ijbourdine. L'Intendance ? Et bien voilà : après avoir vendu toute la farine, je suis allé voir le scribe de la police, et pour vingt-cinq kopecks il m'a écrit un de ces certificats que j'en suis resté bouche bée. On y parlait et d'inondations, et de basses eaux ; il ne manquait que l'invasion de l'ennemi (tous rient). On peut donc bien dire que l'Intendance est notre mère nourrice à tous. . . C'est vrai. Parce que s'il n'y avait pas l'Intendance, que ferions-nous avec nos marchandises ? Autant mettre son argent au mont-de-piété et attendre au coin du feu, les bras croisés.
«Flâneuroisif (d'un air pénétré). Oui, c'est ainsi. . . le manque d'initiative. . . C'est en somme la maladie des marchands russes. . . C'est, vous savez. . . (Palakbvostov sourit). Vous riez ? Mais pourquoi ? Pourquoi les Anglais, par exemple, les Français. . .
«Ijbourdine. Parce que, mon cher monsieur, tout a ses raisons. Mettons .que je sois un homme d'initiative. J'ai chargé un bateau, par exemple, ou je me suis engagé à fournir à un quelconque étranger tant de milliers de sacs de farine. Voilà, j'ai acheté la farine, à bon marché, rien à dire, on peut faire tout ça ; je l'ai chargée dans les péniches. . . Bon, et après, qu'est-ce que je dois faire avec elle ?
«Flâneuroisif. Comment cela ?
«Ijbourdine. Oui, exactement. Peut-on savoir si vous avez déjà navigué sur la Volga ? On comprend, bien sûr, que vous ayez des doutes à ce sujet ; mais nous qui sommes dans ces affaires depuis le berceau, peut-on dire, on connaît fort bien ce fleuve. Un rude fleuve, je vous dirai, avec votre permission. Aujourd'hui il est ici, et l'année suivante, monsieur, il y a déjà du sable à cet endroit et la Volga coule là-bas. On ne peut rien prévoir dans ces conditions. Tu te traînes avec la marchandise, jusqu'à ce que tu en crèves de rage. De notre région il faut plus de deux ans pour aller à Piter (Diminutif de Saint-Pétersbourg. (N.d.T.), et encore rends grâce à Dieu si les saints te permettent d'y arriver. Tu peux échouer sur un banc de sable ou couler tout à fait ; ou bien les ouvriers se sauvent de tes péniches, et tu dois payer deux ou trois fois plus cher. De quel prix peut-on parler ici ? Est-ce que je peux calculer tout en détail dans cette affaire ? Que j'ai acheté, par ' exemple, pour telle somme, le transport va coûter tant, et je dois donc vendre à tel prix ? Et le dédit à payer ? L'Anglais, ce n'est pas l'Intendance ; peu lui importent les basses eaux et les épidémies de peste ; sors l'argent et paie. Non, monsieur ; notre commerce se trouve encore, peut-on dire, à la merci de Dieu. Si notre petite-mère-Volga t'amène à bon port, tu te fais un capital ; sinon, rien à se mettre sous la dent. »

Si vous n'avez pas écouté avec attention le franc-échange de propos entre Ijbourdine et ses compagnons, vous penserez, sans doute, à en juger par ses habitudes, qu'il mène ainsi ses affaires commerciales par un penchant naturel. Si vous ne l'avez pas connu ailleurs que dans le monde du commerce, vous pouvez imaginer que c'est un homme sans cœur ni conscience. Cependant, si vous apprenez à mieux le connaître, vous trouverez en lui de nombreuses qualités et encore plus de germes prometteurs qui n'attendent qu'un moment favorable pour se développer, et peut-être aurez-vous des scrupules à le considérer avec un tel mépris. Peut-être reconnaîtrez-vous que vous auriez agi de même, si vous vous étiez trouvés dans sa situation; qui plus est, vous diriez non seulement que cet homme, quelles que soient à présent ses affaires commerciales, a le cœur positivement bon, mais est aussi capable de se régénérer tout à fait.

Il se peut cependant que vous ayez coutume de juger et de louer les actions des gens sans tenir compte des circonstances qui empêchent de se former aux nobles habitudes et de se débarrasser des mauvaises. Dans ce cas vous qualifierez de futile l'opinion exprimée ici. Mais permettez-nous de répondre à cette sentence catégorique par la narration d'un fait réel. Ce récit ne sera point déplacé dans cette page. Il permettra de faire connaître aux lecteurs un aspect de la vie d'un homme ayant donné toutes ses forces pour le bien de sa patrie.

Dimitri Ivanovitch Meyer, professeur de l'université de Saint-Pétersbourg, décédé dans cette ville au début de l'an dernier, avait auparavant occupé durant dix années la chaire de jurisprudence civile à l'université de Kazan. Son idée constante était le perfectionnement de notre vie juridique par le savoir et la conscience de l'honneur. Il n'y a pas lieu de parler ici de son activité en tant que professeur, de son influence énorme et bienfaisante sur les auditeurs, qui ont tous gardé à jamais une profonde vénération pour sa mémoire. Le but de notre récit exige seulement de noter que son aspiration la plus chère était d'allier la science juridique à la pratique. Outre ses conférences à l'université, il donnait lui-même des consultations juridiques, sans aucune rémunération (il faisait toujours preuve d'une abnégation héroïque), afin de montrer à ses élèves dans la pratique comment il fallait mener les affaires judiciaires. C'est l'une d'elles qui est l'objet du présent récit.

Dans la ville de Meyer vivait un marchand qui avait réalisé une ou deux fois avec un grand profit la même escroquerie que Bolchakov (dans la comédie de M. Ostrovski). Ayant acquis de l'expérience dans cet exercice avantageux, il décida à nouveau de se proclamer en faillite et proposa à ses créanciers de recevoir cinq ou dix kopecks pour un rouble. Ce tour lui avait auparavant très bien réussi. Personne ne pouvait ou ne voulait le convaincre de banqueroute frauduleuse, et il pensa qu'il en serait de même à présent. Mais Meyer dit aux créanciers qu'il était prêt à s'occuper lui-même de leur concours. Le vice-gouverneur était alors un homme bien intentionné et Meyer put mener l'affaire en suivant strictement les lois. Il lui fallut beaucoup de temps et de travail pour mettre en ordre les comptes du marchand, tenus d'une manière brouillonne, comme c'était souvent le cas à l'époque, et, en outre, empêtrés à dessein et remplis de chiffres falsifiés. Le débiteur et ses acolytes mirent tout en œuvre (subornation, mensonges, atermoiements) pour empêcher l'affaire d'aboutir. Mais en vain. On ne pouvait ni effrayer ni acheter ni tromper Meyer. Il resta longtemps à démêler les notes, les livres de comptes, et put enfin tout mettre en ordre. Il démontra le caractère frauduleux de la banqueroute, et le marchand fut arrêté. Durant des mois le banqueroutier et ses acolytes tentèrent de parvenir à un compromis, mais tous leurs efforts échouèrent. Le marchand restait en prison, Meyer était inflexible. Passa une année, et le banqueroutier dut se convaincre qu'il ne pourrait ni acheter Meyer ni le faire plier. Il remboursa ses créanciers et fut libéré. A peine sorti de prison, il se rendit chez Meyer. Quelles paroles pensez-vous qu'il lui adressa ? « Je te remercie, je te respecte, dit-i! à son ancien adversaire, ton exemple m'a montré ce que signifie l'honnêteté. Tu m'as fait comprendre que j'avais mal agi. Chez nous tout le monde fait la même chose. Tu m'as ouvert les yeux. Maintenant je comprends ce qui est mal et ce qui est bien. De tous les gens avec qui j'ai eu affaire, tu es le seul digne de confiance. Dès à présent je n'écouterai que tes conseils, dont, j'espère, tu ne me priveras pas. » Le fait que nous venons de rapporter peut être confirmé par tous ceux qui ont vécu dans la ville où enseignait Meyer et où a eu lieu cette affaire. Tournez donc vos regards vers ce banqueroutier, vous qui ne croyez pas en la générosité foncière, en l'amour et le respect de la vérité chez les âmes en apparence les plus grossières et les plus corrompues. Ce marchand possédait tous les traits qui révèlent une corruption absolue du cœur, une totale inaptitude du coupable à se régénérer pour une vie honnête ; en lui se trouvaient réunies toutes les circonstances et les impulsions qui peuvent rendre la reconnaissance de la vérité insupportable à l'amour-propre et à l'égoïsme de l'homme. La banqueroute frauduleuse est un des crimes qui exigent le plus grand endurcissement du cœur. Elle n'est pas réalisée dans un moment de colère ou de passion, mais avec sang-froid et préméditation. La décision concertée de ruiner de nombreuses personnes doit dominer le cœur du criminel non pas durant quelques heures ou plusieurs jours, mais pendant des mois, peut-être même des années entières, parce que pour mettre à exécution son dessein criminel, il lui faut beaucoup' de temps afin de recevoir tout l'argent de ses débiteurs, et d'un autre côté, s'endetter le plus possible vis-à-vis des créanciers, tout en diminuant considérablement la quantité de marchandises dans ses magasins, sans perdre toutefois son crédit. Il est très difficile au marchand de faire aboutir ces diverses opérations, dont l'une entrave l'autre. Enfin, lorsque le but est atteint, que les magasins sont vides de marchandises, que les débiteurs ont tout rendu et que de nombreuses lettres de change ont été distribuées, commencent de nouvelles épreuves encore plus pénibles, que seule l'âme la plus endurcie peut arriver à supporter. Le criminel qui se proclame en faillite doit dès lors endurer chaque jour les scènes les plus déchirantes. Viennent le voir les hommes ruinés par lui, pleurant, suppliant, le couvrant de malédictions : il doit garder son sang-froid et rester inflexible dans sa résolution. Le bandit le plus invétéré, ayant commis des dizaines de meurtres, sent tressaillir son cœur aux prières de ses victimes et dit qu'il n'aurait pu y résister si le meurtre n'avait été l'affaire d'une minute. Le banqueroutier, lui, assiste à de telles scènes durant des semaines et des mois, et il reste inexorable. Notre marchand n'était pas un novice dans cette sorte d'escroquerie. Ce n'était pas la première fois qu'il s'y risquait quand il se heurta à Meyer. Faire de lui un amant de la justice et du bien semblait une chose encore plus invraisemblable que de transformer une bande de brigands en héros de vertu. Et qui devait lui apprendre à aimer le bien et la justice ? L'homme qu'il aurait dû haïr le plus au monde. Notre banqueroutier se croyait d'une ruse imbattable, et Meyer, en déjouant toutes ses manœuvres, blessa très cruellement son amour-propre ; il le ruina, le priva pour longtemps de sa liberté, lui fit endurer les souffrances d'une longue détention, et c'est pourtant devant ce persécuteur et ennemi implacable que devait s'incliner avec respect notre criminel au cœur endurci, humilié, ruiné et martyrisé par lui. Ceci paraîtra tout à fait invraisemblable aux observateurs superficiels qui ignorent combien de survivances et de germes du bien et de la générosité recèle l'âme du plus mauvais des hommes malfaisants ; ils oublient que le scélérat le plus invétéré est tout de même un homme, c'est-à-dire un être par nature incliné à respecter, aimer la vérité et le bien, à rejeter tout le mal, un être qui ne peut violer les lois du bien et de la vérité que par ignorance, égarement ou sous l'influence de circonstances plus fortes que son caractère et sa rai son, mais qui est incapable de préférer, volontairement et librement, le mal au bien. Eliminez les circonstances néfastes, et l'esprit de l'homme s'éclaircira, son caractère s'ennoblira très rapidement.

Les hommes tels que Meyer constituent une rare exception dans la société de toute époque. Il va de soi que leur exemple exerce une action bienfaisante sur tous ceux qui les approchent ; leur personnalité est si forte qu'elle équilibre, et souvent même dépasse par son influence l'action de toutes les autres circonstances contraires agissant sur l'homme, si celui-ci a la chance de subir son emprise. Mais le nombre des Bayards, des gens « sans peur et sans reproche » comme Meyer, a toujours et partout été si infime que la force de leur influence personnelle ne pouvait atteindre qu'une partie insignifiante de la société à laquelle ils appartenaient. L'exemple de la vie d'un héros vertueux entraîne seulement un nombre restreint de personnes, et non des sociétés entières. Il est inutile de se bercer d'une vaine illusion : que viennent des hommes vertueux et leur exemple corrigera la société. Dans l'histoire de l'humanité l'exemple personnel ne peut pas posséder une telle force. Il a de l'importance s'il indique la forme concrète de parvenir au but que tous voulaient déjà atteindre, en détenant tous les moyens nécessaires. Lorsque Vasco de Gama doubla le Cap de Bonne-Espérance, des milliers de vaisseaux se lancèrent sur ses traces, parce que déjà auparavant, et sans le navigateur portugais, tous voulaient atteindre les Indes par la mer, les bateaux étant déjà prêts pour cela. Mais jamais dans l'histoire l'exemple ne peut avoir assez de force pour contrecarrer l'action de la loi de causalité, selon laquelle les mœurs du peuple correspondent aux conditions de la vie populaire. Des dizaines de milliers d'Anglais actifs et fiers de leurs qualités vivent en Inde au milieu d'un peuple dont les mœurs, sous l'influence des circonstances, sont dominées par la veulerie et la bassesse. Ces circonstances n'ont point encore été éliminées et, comme on le voit, les Indiens restent bas et veules, bien qu'ils aient devant les yeux un grand nombre d'exemples de qualités opposées en la personne des Anglais. Mais que ces derniers s'efforcent d'éliminer les faits qui ont entraîné la dépravation et l'avilissement des Indiens [qu'ils essaient de leur faire comprendre toute l'absurdité du fakirisme, des castes ; qu'ils introduisent des lois rendant des droits humains aux parias ; qu'ils tâchent de protéger l'agriculteur et l'industriel indiens contre l'attitude méprisante et les vexations de la part des castes supérieures], et il faudra bien peu d'années pour ressusciter le goût du travail chez le peuple indien, le respect de la loi, l'amour de la justice et le sentiment de dignité humaine. Mais laissons là les Indes Orientales et les Anglais. Qu'ils s'imaginent que le meilleur moyen de s'implanter en Inde n'est pas de s'attacher le dévouement des Indiens, mais de conquérir Hérat et Kandahar. Qu'ils oublient donc que si la Grande-Bretagne, avec ses trente millions d'habitants, ne peut craindre aucune invasion étrangère, l'Inde, avec ses cent cinquante millions d'hommes, n'aurait bien sûr nul besoin d'un Hérat quelconque pour peu qu'elle comprît la nécessité de défendre les institutions dont les Anglais l'auraient dotée. Ce sont là de simples suppositions, que nous-mêmes sommes prêts à qualifier de futiles. Et que nous importent tous ces Asiates ? Qu'ils se roulent donc dans leur paresse. Ils ont un climat si paradisiaque qu'ils peuvent se le permettre. Si, par exemple, M. Bouérakine vivait aux Indes Orientales, ses mœurs s'accommoderaient parfaitement au climat tropical et nous ne dirions pas une seule parole contre son mode de vie. Il aime à rêvasser. Ce serait très facile et convenable sur les rives du Nerbada, à l'ombre des bananiers. Mais nous pensons qu'il s'ennuie profondément à rêver dans le village de Zaovrajié et que, tôt ou tard, lassé de ses rêveries, il voudra s'atteler à une tâche, comme Ijbourdine et le clerc des temps passés. Bien entendu, il n'agira pas comme ces ignorants. C'est une personne généreuse et instruite. Il voudra transplanter dans la vie ses convictions humanitaires. On croit communément chez nous que les gens aux aspirations humanitaires sont des hommes peu pratiques et que, s'ils entreprennent quelque chose, ils créent un tel imbroglio que le peuple souffre plus encore que s'il était tombé aux mains du clerc des temps passés ou d'Ivan Pétrovitch lui-même. La littérature est riche de moqueries légitimes à l'endroit de telles personnes ; et Chtchédrine, comme nos autres vieux écrivains, condamne très sévèrement et justement les hommes non pratiques, aux aspirations élevées, dans le récit « Les maladroits ». Mais Bouérakine est différent. C'est un homme clairvoyant. S'il décide d'entreprendre quelque chose, il saura agir selon ses idées.

Jusqu'à présent nous n'avons que très peu examiné les opinions de Chtchédrine lui-même sur les personnages représentés par lui. Les types et les faits dont nous avons parlé sont si transparents que les honnêtes hommes ne peuvent pas être en désaccord dans les jugements sur eux. Personne ne sentira d'admiration pour le clerc des temps passés ou Ijbourdine et ses collègues. Mais l'opinion sur des gens tels que Bouérakine peut être divergente. Ses paroles sont humaines. Mais ceux qui dépendent de lui doivent vivre dans de très mauvaises conditions. Beaucoup diront sans hésiter que c'est un homme détestable, proclamant une chose et en faisant une autre, un menteur et un hypocrite. Cette opinion est compréhensible. Mais Chtchédrine ne la partage point, et c'est là une des preuves convaincantes de sa connaissance exceptionnelle de la vie et de son aptitude à juger les hommes. Pour Chtchédrine, Bouérakine n'est nullement un hypocrite. Non seulement il parle du bien général, mais il le souhaite réellement, du moins tel qu'il l'entrevoit. Nous dirons plus : dans la sphère de la vie qui dépend de lui, il met en action les idées qui lui semblent justes. Bouérakine a parfaitement raison de se qualifier d'homme excellent. Tout le ton du récit montre que Chtchédrine partage cette opinion. En tant que rapporteur honnête, il ne cherche nullement à dissimuler les mauvaises actions tolérées par Bouérakine ou même directement commises par lui. Il en parle avec une indignation justifiée, mais on voit cependant qu'il est bien disposé envers Bouérakine, malgré tout ce qu'il condamne en lui. Chtchédrine ne pouvait pas avoir un mauvais homme pour « brave ami ».

Comment se fait-il donc qu'un brave et honnête homme, à la pensée éclairée et à l'esprit clairvoyant, ait pu laisser commettre d'aussi mauvaises actions, comme dans le cas de Bouérakine ? Beaucoup en accuseront son manque de caractère, sa veulerie. Bouérakine laisse lui-même entendre une telle explication, évidemment avantageuse pour sa bonne réputation. Il se présente, voyez-vous, comme une sorte de Hamlet, un homme très doué pour les méditations stériles, mais faible dans l'action, à cause de son absence de volonté. Ce n'est pas le premier Hamlet qui apparaît dans notre littérature ; l'un d'eux s'est même qualifié sans ambages de « Hamlet du district de Stchigry »(Œuvre de Tourgueniev. (N.R.), et notre Bouérakine peut sans doute prétendre au titre de « Hamlet du gouvernement de Kroutogorski ». Il semble qu'il y ait beaucoup de Hamlets dans notre société, puisqu'ils apparaissent si souvent dans la littérature : il est rare qu'on n'en trouve au moins un dans les nouvelles qui abordent la vie des gens aux aspirations dites nobles et généreuses.

Mais nous ne voulons pas nous arrêter à la seule dénomination de telles gens, il nous faut aller au fond des choses et savoir pourquoi Hamlet est Hamlet, c'est-à-dire un homme qui, malgré toutes les belles qualités de son âme, se martyrise lui-même et provoque la perte de ceux dont le destin dépend de lui et auxquels il souhaite sincèrement du bien, par exemple dans le cas d'Ophélie et de Laërte. On ne peut se contenter d'expliquer cela par la faiblesse du caractère accompagnant un esprit doué pour la méditation : beaucoup de gens veules, à l'esprit puissant et disposé à la réflexion, mènent une vie heureuse et font le bonheur de leurs, proches. Il s'agit ici d'autre chose : Hamlet se trouve dans une situation fausse ou, pour mieux dire, artificielle. En tant que fils, il devrait aimer sa mère, mais il doit cependant la haïr comme la meurtrière de son père. Il aime sincèrement et ardemment Ophélie, et pourtant il ne juge pas convenable de l'épouser. Les deux situations sont tellement contre nature qu'elles peuvent créer le chaos dans la tête d'un homme moins enclin à la réflexion et amener aussi une personne sans veulerie particulière à commettre des actes illogiques et néfastes pour elle-même et pour les autres. Seuls quelques misérables dénués de tout scrupule ou des fortunés encore moins nombreux, doués d'un stoïcisme de fer, auraient pu agir avec bon sens et être heureux à la place de Hamlet. Sur cent hommes se trouvant dans la situation de Hamlet, quatre-vingt-dix-neuf se seraient torturés de la même façon et auraient causé des malheurs semblables aux autres et à eux-mêmes. La différence des tempéraments est ici de peu d'importance. La signification universelle du drame de Shakespeare réside précisément en ce qu'à travers Hamlet chacun s'aperçoit dans la situation donnée, n'importe son tempérament.

Examinons notre Bouérakine de ce même point de vue. Laissant pour le moment de côté les particularités psychologiques de son caractère, étudions de plus près sa situation et vous comprendrez pourquoi, parlant si bien, il agit si mal. Ses rapports avec les gens dont le sort dépend de lui sont aussi peu naturels que les rapports de Hamlet et d'Ophélie. Aimer une femme et ne pas désirer l'épouser, vouloir du bien aux hommes et en même temps leur retirer l'indispensable, à la seule fin de satisfaire ses caprices, quelle situation vous semble la moins fausse, la moins contre nature ? Elles sont à nos yeux aussi artificielles, aussi déplorables l'une que l'autre.

Beaucoup accusent Bouérakine de trahir ses propres convictions, et peut-être, lecteur, le qualifierez-vous aussi d'hypocrite ? Dans ce cas, vous jugeriez avec imprudence et à la légère. Trahir ses convictions ! Les misanthropes affirment que ce crime moral est perpétré beaucoup plus rarement qu'il ne semble, et que l'homme manquant à ses principes, celui dont la pensée va à l'encontre de ses désirs, est un phénomène aussi rare que l'homme ayant le côté droit du visage différent du gauche. Berney, qui, semble-t-il, n'avait pas une très haute opinion des hommes et les tançait suffisamment, affirme sans détour que personne n'a jamais trahi ses propres convictions. Il est difficile de ne pas se mettre d'accord avec Berney, si l'on ne se laisse pas séduire par les phrases générales qui prennent divers sens dans des bouches différentes, mais que l'on examine attentivement le contenu précis des idées et des convictions. Il arrive souvent que l'homme lui-même ne remarque pas le contenu véritable de ses convictions et croit penser autre chose qu'en réalité, comme c'est par exemple le cas de Bouérakine. Il se qualifie en toute sincérité d'homme « inapte », inapte à la vie, à être utile à son prochain, et croit réellement penser ainsi de soi-même. Mais est-ce effectivement là sa conviction ? Toute autre personne peut y mieux voir que lui-même. Ecoutez donc ce qu'il répond un peu plus loin à Chtchédrine, lorsque celui-ci l'interroge sur sa paresse et son inaction. Chtchédrine dit : vous ne faites rien et pensez qu'on ne peut rien faire d'utile.

« - C'est juste, répond Bouérakine, vous avez deviné. Mais vous ont échappé certains détails, que je vais essayer de vous expliquer. La première chose qui m'occupe, c'est mon désir sincère d'être un propriétaire bon et charitable. Ce n'est pas difficile, et j'obtiens des résultats assez satisfaisants, puisque je me mêle le moins possible de diriger et d'organiser. Ne croyez pas cependant que j'agisse ainsi par insouciance ou par une coupable paresse. Non, c'est que je suis profondément convaincu de la parfaite inutilité d'intervenir, et mon intendant lui-même n'est là que pour la frime, par acquit de conscience, pour qu'on ne dise pas que les moutons errent sans pasteur. . . Vous me comprenez ? »
« - Bon, mais cela demande peu de travail. . .
« - Plus que vous ne croyez. . . »

Certes, ce monologue n'est pas dénué d'ironie, mais sous l'ironie se dissimule une opinion positivement bonne sur sa propre activité. Et quel est le sens de l'ironie elle-même ? Il est très clair. « Oui, je fais quelque chose de bien ; mais que de choses aussi bonnes je pourrais faire si je disposais d'un champ d'activités plus étendu ! » Mais comment se fait-il qu'une minute auparavant il se qualifiait lui-même d'homme « inapte » ? Ce n'est rien. Lorsque quelqu'un peut dire de soi-même, sans reprendre haleine : « C'est vrai, je suis un vaurien, mais je suis tout de même un brave homme », il n'y a là aucune contradiction. Il faut peu de perspicacité pour voir lequel des deux mots de cette phrase, en apparence contradictoire, exprime la véritable opinion de celui qui la prononce. Ce mot c'est : « Je suis un brave homme ». La première moitié de la phrase ne s'y oppose nullement, mais au contraire le renforce, car elle a une telle signification : « Les circonstances actuelles ne permettent pas de dévoiler ma supériorité dans toute son ampleur. Je ne peux rien faire qui soit digne de mes grandes qualités. Aujourd'hui, vous me tenez pour un homme remarquable, mais combien vous surprendraient mon esprit génial et ma générosité si les circonstances permettaient un jour de dévoiler toute la richesse de ma nature ! » Bouérakine ne se considère nullement en fait comme un homme inactif et inutile. Au contraire, il n'aperçoit pas la moindre contradiction entre ses actes et ses idées. Mieux encore, il est fier de sa manière d'agir, qu'il croit totalement conforme à ses convictions. Ses paroles citées ci-dessus montrent à chacun que son apparence de paresseux ne l'empêche pas d'être un homme actif. L'examen de ses convictions permet d'établir que, quelle que soit son activité, celle-ci leur est toujours conforme.

Le fait est que la situation de l'homme exerce une influence décisive sur ses convictions. A travers toute l'histoire de l'humanité on peut voir que d'une manière constante, en passant de la position d'observateur, de la pensée théorique à l'activité pratique, l'homme a toujours commencé par suivre en grande partie l'exemple de ses prédécesseurs dans le domaine concerné, bien qu'il eût auparavant condamné leurs actions. Les théoriciens superficiels et bornés appellent ceci de la mauvaise foi. Mais un phénomène si général ne peut pas dépendre des faiblesses ou des vices individuels, il doit nécessairement avoir un fondement quelconque dans la détermination même des choses. C'est en effet que la perspective varie selon le point de vue. Il était facile à un publiciste français de blâmer les ministres anglais pour avoir engagé une guerre contre la Chine, il y a quinze ans, afin de protéger le commerce de l'opium. Le publiciste avait raison de son point de vue. Mais s'il avait dû prendre la place d'un ministre anglais, il aurait selon toute probabilité poursuivi la guerre de l'opium qu'il condamnait si sévèrement auparavant. Il aurait dit : « Bien sûr, le commerce de l'opium est immoral, mais il existe déjà et ne peut pas être exterminé par mes seuls efforts, parce que les Chinois eux-mêmes veulent le maintenir. Si les Anglais cessaient de vendre l'opium aux Chinois, ceux-ci trouveraient d'autres fournisseurs, américains, français ou portugais. En outre, l'honneur du drapeau anglais a été outragé par les Chinois. On ne peut laisser cela sans châtiment. La guerre, enfin, n'a pas pour enjeu l'opium, mais provient de ce que les Chinois ont violé les accords conclus avec nous. » Et notre homme aurait à nouveau raison de ce point de vue. Il est également de bonne foi dans les deux cas ; seule diffère sa manière de voir les choses, et celle-ci dépend de la différence des situations. Dans le premier cas, en tant que publiciste français, il n'avait ni le désir ni la nécessité de prendre à cœur les intérêts particuliers de l'Angleterre. Son opinion ne se fondait que sur l'idée de justice. Dans le second cas, en tant que ministre anglais, il doit s'occuper avant tout de ces intérêts ; s'il ne les avait point à cœur, ce serait précisément un homme détestable et de mauvaise foi. Ses anciens collègues, les journalistes français, diront : « II a tourné casaque ! » II leur répondra : « Absolument pas. Je place toujours la justice au-dessus de tout. Mais reconnaissez que cette justice exige qu'un ministre anglais prenne en considération les intérêts de l'Angleterre. Le commerce de l'opium est injuste. Mais il serait absurde que les Anglais remettent ce commerce dans les mains de leurs rivaux. Si l'on pouvait y mettre fin, nous renoncerions de bon gré à ce commerce. Mais c'est impossible à faire. Les Chinois eux-mêmes veulent le maintenir. Ils cherchent partout de l'opium. Ou bien voulez-vous que nous conquérions la Chine afin d'exterminer par la force chez les Chinois l'habitude de fumer l'opium ? La conquête de la Chine serait le seul moyen de cesser le commerce de l'opium. Vous voyez dans quelle contradiction vous êtes tombés ? Pour mettre fin à notre guerre contre la Chine, vous exigez que nous conquérions ce pays. Vous refusez de comprendre la situation véritable, et vous exigez quelque chose d'absurde et d'impossible, plus injuste que la guerre même de l'opium. Auparavant, comme vous, sans connaître les faits, je jugeais d'après une théorie abstraite. Je n'ai trahi en rien mes anciennes convictions. La justice est au-dessus de tout. Mais où réside la justice ? Voilà la question. Pour la résoudre, il faut prendre connaissance des faits. Autrefois, je les ignorais tout comme vous ; aujourd'hui, je les connais. Voilà toute la différence entre vous et moi. » De son point de vue, il aura parfaitement raison.

Nous pouvons donc constater que deux situations distinctes engendrent nécessairement deux manières différentes de voir les choses. Lorsque la situation de l'homme se modifie, change également son point de vue et, par suite, la nature de ses convictions. Mais à quoi bon parler de l'Angleterre et des Anglais ? Certains diront peut-être qu'à notre époque les gens sont corrompus et qu'on ne trouve plus de fermeté dans les convictions. Il vaut mieux que nous nous référions à un autre exemple, emprunté au monde des convictions inébranlables et des caractères inflexibles, au monde de la Rome antique. Il y a environ deux mille ans, Cicéron fit un bruit terrible en s'attaquant aux actions, selon lui ignobles, commises par Verres en Sicile. Il présenta le pauvre Verres comme un homme horrible : violeur de toutes les lois, profanateur de la vérité et de la conscience, brigand, assassin, etc., etc. A en croire Cicéron, il n'y avait encore jamais eu dans le monde de vaurien et de scélérat comparable à Verres. Celui-ci manqua de courage et s'enfuit de Rome, sans se défendre. Tout à fait en vain. Pourquoi n'aurait-il pas pu se défendre ? Est- ce qu'il n'avait pas assez de justifications ? Il aurait pu, par exemple, dire à Cicéron la chose suivante : « Mon ami ! Vous n'avez jamais été propréteur en Sicile. Vous ne connaissez point ces gens. Entrez dans ma situation. Je voudrais bien savoir ce que vous feriez à ma place ? Vous parlez du respect des lois. Je les respecte non moins que vous. J'ai été à Rome Praetor Urbanus. Répondez, est-ce que j'enfreignis alors les lois ? Est-ce que je permis la subornation et le parjure au tribunal ? Non. Vous ne pouvez pas l'affirmer. Vous voyez donc que dans une ville où la justice et la légalité sont possibles, je respectais strictement ces principes sacrés. Mais connaissez-vous la Sicile ? Dans ce pays, on ignore absolument la probité et la légalité. Si vous vouliez, mon ami, régler un litige quelconque en suivant les lois de Rome qui disent que la sentence doit se fonder sur les documents et les dépositions des témoins, vous ne pourriez régler aucune affaire avec équité : on vous présenterait des faux documents revêtus d'une forme strictement légale ; on vous amènerait de faux témoins, dont les dépositions seraient irréfutables d'après les règlements légaux. Savez-vous, mon ami, que pour une dizaine de sesterces on vous fabriquera n'importe quel faux document en Sicile, que vous trouverez au marché des milliers de gens prêts à fournir un témoignage en votre faveur pour cinq sesterces ? Les juges et les administrateurs subordonnés au propréteur de Sicile sont tous de fieffés fripons ; vous pouvez les remplacer autant que vous voudrez et les châtier : leurs successeurs seront en tous points semblables. Telles sont, mon cher1, (comme on dit en Gaule) les mœurs des Siciliens. On vous abuserait à chaque pas. Si vous indisposiez tous ces gens contre vous, ils vous tendraient un tel piège que vous perdriez votre propréture et votre tête. Vous m'accusez maintenant d'abus administratifs, dont la punition ne peut être que le bannissement de votre ville de Rome (où je ne veux même pas vivre ; il m'est bien plus agréable de vivre à Athènes, parmi des gens cultivés, que dans votre Rome à moitié barbare), mais si j'avais dressé contre moi les gens avec qui j'ai eu affaire en Sicile, ces concussionnaires et ces fripons, ils m'auraient accusé de trahir Rome et, mon cher, j'aurais risqué ma tête. Et quel but aurais-je donc atteint en soulevant contre moi tous les habitants de Sicile ? Eussé-je pu instaurer en réalité votre justice et votre légalité? Connaissez-vous, mon cher, l'ibérien Cervantès ? Vous voulez que je joue en Sicile le rôle de Don Quichotte. Carissime ! Il est bête de lutter contre des moulins à vent. Croyez-le : ni vous ni moi ne pouvons arrêter ces ailes puissantes, mises en action par les forces de la nature. Tout homme sensé préférera être meunier et prendre pour son travail une poignée de chaque médimne apportée au moulin. »

Nous ne savons pas ce que Cicéron eût pu répondre à ces répliques. Jules César, lui, ne se serait pas troublé. Il aurait dit simplement : « II faut agir avec la Sicile comme je l'ai fait avec la Gaule transpadane. J'ai donné à ses habitants le droit à la citoyenneté romaine, et ils sont maintenant gouvernés par leurs propres dignitaires. Ils n'ont ni propréteurs ni les usages ou les désordres qui existaient avant ma conquête. » Mais Cicéron était l'ennemi de Jules César et de ses actions salutaires pour l'Etat romain. Il condamnait Jules César comme ennemi de la république de Rome ; il s'efforça d'impliquer César dans l'affaire de Catilina. Il voulait que Jules César soit étranglé par le bourreau, de la même façon que Lentulus. Il n'aurait pu accepter l'opinion de César à propos de Verres et des siciliens.

Nous avons donc ici affaire à trois hommes placés dans des situations différentes. Verres est un propréteur, Cicéron, un juriste plein de bonnes intentions mais ne comprenant rien à la marche historique des événements de son époque ; Jules César, lui, est un homme d'Etat. Vu qu'ils occupent des situations différentes, chacun d'eux juge les problèmes de Sicile sous un angle tout à fait distinct. Verres pense : « On ne peut gouverner les Siciliens en respectant la légalité et la justice. Mais il faut pourtant les gouverner d'une manière ou d'une autre. Je suis dans la nécessité de gouverner comme je le fais. » II juge ainsi en se fondant sur les mœurs des Siciliens. Cicéron dit : « Les lois doivent être respectées. Celui qui les enfreint est un scélérat et doit être puni. Verres, tu as violé les lois, tu es un criminel et tu dois subir un châtiment. » II se base sur la lettre de la loi, sans tenir nullement compte des circonstances. Chacun d'eux a raison de son point de vue. Mais l'un et l'autre sont, contraints par leur situation de juger d'une manière unilatérale et, bien que de bonne foi, ils sont tous les deux aussi nocifs pour les habitants de Sicile. Verres gouverne ce pays en enfreignant les lois, mais est convaincu qu'on ne peut faire autrement. Cicéron veut que la Sicile soit gouvernée selon les lois, mais ne comprend pas que c'est impossible dans l'état et les conditions où la Sicile a été confiée à Verres. Il existe cependant un troisième point de vue, celui de Jules César, homme d'Etat que sa position particulière oblige à prendre en considération tant l'exigence de légalité, qui retient exclusivement le juriste Cicéron, que la réalité des faits, dont se soucie uniquement l'administrateur Verres. Jules César dit : « Dans les conditions actuelles, la Sicile ne peut être gouvernée selon les lois et la justice. Verres a raison ici. Mais toute administration transgressant les lois est néfaste et injuste, ce en quoi Cicéron a tout à fait raison. Il faut donc changer les choses en Sicile. J'ai déjà montré par quels moyens y parvenir en donnant à la Gaule transpadane le droit de citoyenneté romaine. J'ai ainsi amélioré les mœurs des Transpadanes et instauré en Gaule un ordre légal qui n'y existait pas auparavant. »

Nous avons procédé à cette digression pour montrer que des situations différentes entraînent nécessairement des points de vue distincts. La diversité des tempéraments et même (c'est terrible à dire) la divergence des qualités morales de l'homme apparaissent insignifiantes en comparaison de l'influence exercée par sa situation sur sa manière de penser. Verres était un mauvais homme (du moins supposons-le, car il n'existe pas de témoignages irréfutables), mais dans une situation identique tous les autres proquesteurs, propréteurs et proconsuls romains agissaient comme lui, aussi bien Caton, Brutus et Cicéron lui-même quand il fut proconsul. Cicéron était un honnête homme (supposons-le, quoique beaucoup en doutent), et Hortensius, qui fut son rival dans le procès de Verres, était donc sans doute un mauvais homme. Mais tous les deux élaboraient le droit romain exactement dans le même esprit. Et personne ne dira, bien entendu, que les défauts moraux des juristes ne se soient jamais reflétés dans l'esprit des lois rédigées par eux. Même si le juriste est un bandit ou un assassin, il ne créera jamais de lois protégeant le crime et le brigandage. Jeffreys, que connaissent ceux qui ont lu Macaulay, fut un des plus grands scélérats de l'histoire. Chacune de ses actions était criminelle ; néanmoins, ses interprétations de la loi en tant que chancelier correspondaient exactement à l'esprit de la législation anglaise et sont encore tenues en estime par les juristes anglais. Sur le plan moral Jules César était bien sûr inférieur à Cicéron et, peut-être même, à Verres. Pour le moins, on n'attrapa jamais Verres habillé en femme dans les chambres des épouses de ses amis, comme ce fut le cas de César ; Verres n'agissait pas envers ses collègues propréteurs aussi impudemment et cyniquement que César vis-à-vis de son collègue consul Bibuhis. Mais c'était un homme d'Etat véritable, et cela suffit. Quelle que fût sa mentalité, son gouvernement a été sage et bénéfique pour l'Etat. Cicéron essaya bien de gouverner, mais chaque fois, malgré toute son honnêteté, il causait un mal terrible à sa patrie, parce qu'il ne savait pas agir du point de vue d'un homme d'Etat.

Si la situation de l'homme exerce une influence aussi décisive sur son activité, sur l'univers des faits si solides, déterminants et tenaces, il est naturel qu'elle produise une action non moins forte sur ses convictions, matière si générale, souple et fluctuante. Noyer ou sortir un homme de l'eau, voilà des faits : ils sont sans équivoque et ne prêtent point à erreur. Je noie un homme : je ne peux guère me tromper sur le sens de mon action. Je ne peux pas me dissimuler que je lui ôte la vie. Je sors une personne de l'eau : il n'y a pas non plus de malentendu. Je sais pertinemment que je lui sauve la vie. Peut-on en dire autant des idées générales, des concepts abstraits ? Chaque mot qui entre dans la formulation de mes convictions autorise tant de nuances de sens différentes, tant d'interprétations ! Il est très facile d'entrer ici en quiproquo involontaire avec soi-même ; malgré toute sa bonne foi, l'homme dispose devant lui d'un champ grand ouvert aux automystifications. Ces trois personnes placées dans une situation différente ont à la bouche la même phrase, dont ils disent qu'elle exprime leur conviction fondamentale : « je veux la justice », proclament et Verres, et Cicéron et César. Cela veut-il dire qu'ils aient les mêmes convictions et aspirations ? Ne vous hâtez pas d'en faire des hommes aux idées semblables. Examinez d'abord ce que signifie cette phrase pour chacun d'eux. Lorsqu'il affirme « je veux la justice », Verres pense : « je veux que l'on m'acquitte pour ma manière de gouverner la Sicile. Il est injuste de condamner un homme, parce qu'il n'a pas observé des règles physiquement impossibles à suivre pour lui ». Cette même phrase « je veux la justice » prend un sens tout différent dans la bouche de Cicéron : « Je veux que Verres soit puni. La justice exige que cet homme ayant violé la légalité soit châtié selon les lois ». Cette phrase revêt encore une autre signification chez César : « Je veux renverser Pompée et Cicéron. La justice commande que l'Etat soit dirigé en accord avec ses besoins. Pompée et Cicéron ne comprennent nullement ces besoins et plongent Rome dans de continuels désastres. La justice exige qu'ils soient éloignés des fonctions dont ils sont incapables et que celles-ci soient confiées au seul homme de tout l'empire romain qui puisse agir à ce poste pour le bien de l'Etat, c'est-à-dire qu'elles me soient confiées. Quant à la dispute entre Cicéron et Verres, c'est une absurdité découlant des jugements bornés des deux parties. Il faudrait en bonne justice proclamer solennellement au forum que Cicéron et Verres ne sont que des ânes ; mais comme cela ne mène à rien, il vaut mieux laisser tomber ». Nous voyons donc que les mêmes mots prennent une signification bien distincte dans des bouches différentes.

Tout cet épisode, peut-être trop étendu, ne vise qu'à [défendre] Bouérakine, depuis longtemps abandonné par nous à la grave accusation d'avoir agi en contradiction avec ses convictions. Cette charge nous semble tout à fait dénuée de fondement. Lecteur, si vous méprisez Bouérakine en tant qu'homme hypocrite, égoïste, sacrifiant ses convictions à sa paresse et à ses profits, c'est que vous êtes induit en erreur, et d'une façon très grossière, par la conjecture superficielle que Bouérakine juge les choses avec les mêmes yeux que vous (je suppose que vous partagez ma manière de voir, ce qui est peut-être faux) ; vous êtes induit en erreur par le fait qu'il utilise les mêmes phrases que vous et qu'il aime tout comme vous les mots composant ces phrases. Mais d'où tenez-vous que ces mots signifient pour lui la même chose que pour vous ? Examinons attentivement les expressions dont il entoure ces mots identiques aux vôtres, et vous comprendrez qu'il leur confère en réalité le même sens dont témoignent ses actions ; vous verrez que les considérations théoriques de cet homme correspondent exactement à son activité pratique, que Bouérakine mène une vie conforme à ses convictions. La clef permettant de les mieux comprendre se trouve dans les phrases qu'il prononce à propos de la dispute entre Abram Séménytch et Fédor Karlytch. Il donne raison à Fédor Karlytch mais, même sans celui-ci, il aurait vivement réprouvé Abram Séménytch et ses compagnons comme des gens inaccoutumés et inaptes à une vie honnête. Bouérakine est en outre tout à fait convaincu qu'il peut tranquillement compter sur Fédor Karlytch, parce que ce dernier sait prendre fidèlement soin de ses profits à lui, Bouérakine. Ces convictions éclairent toute sa personnalité, sa manière de voir les choses et toute sa vie. Si vous avez compris cela, il vous sera difficile de ne pas admettre l'entière bonne foi de Bouérakine. Vous pouvez ne pas aimer ses convictions, mais vous ne nierez point leur sincérité, ni l'honnêteté foncière et les bonnes intentions du personnage.

Nous avons déjà indiqué que la différence des tempéraments et des inclinations personnelles exerce une influence beaucoup moins importante qu'on ne le suppose sur le mode de vie et l'activité des hommes. Vladimir Konstantinytch Bouérakine possède un parent, avec lequel Chtchédrine nous fait faire connaissance dans un monologue ayant pour épigraphe : Vir bonus dicendi peritus (Honnête homme maniant bien la parole. (N.R.). Le caractère de ce parent se distingue totalement de celui de Vladimir Konstantinytch. Si Bouérakine a un penchant pour la contemplation, son cousin possède au contraire un esprit pratique extrêmement développé. Celui-ci est Platon, celui-là Aristote ou même Thémistocle. C'est ainsi que nous les désignerons dans notre parallèle, en partie pour imiter Plutarque, en partie pour abréger. Platon vit en sauvage à la campagne, Thémistocle est le boute-en-train de la société dans un chef-lieu de province. Platon, comme nous le savons d'une manière certaine, est célibataire et aime courtiser les femmes. Thémistocle, selon toute probabilité, est marié, aime beaucoup sa conjointe et lui est entièrement fidèle (tout comme il l'est à son amie, qu'il possède, bien sûr, indépendamment de sa femme). Platon n'a pas d'enfants, mais s'il en avait, il ne fait aucun doute qu'ils devraient errer misérablement par le monde. Thémistocle a certainement des enfants adorables et se préoccupe beaucoup d'eux ; bien qu'ils doivent hériter après la mort de leur parent Platon, leur père, sans ménager ses forces, tâche de leur assurer un avenir encore meilleur. Tout le monde tient Platon pour une méchante langue et évite de le rencontrer, bien qu'intérieurement, et souvent en paroles, on se moque de lui ; personne ne le craint et, au contraire, tous le mènent à la baguette. Thémistocle est d'une extrême amabilité et d'une grande prudence dans ses rapports avec les gens ; tous ont du plaisir à sa compagnie, mais tout le monde le craint. Platon et Thémistocle ne possèdent qu'un seul point commun : tous les deux sont très affables avec les personnes de rang inférieur, et ils ont en général une manière fort humaine de traiter les gens. En un mot, il est difficile de trouver un contraste plus vif et total que celui existant entre Platon et Thémistocle, et cependant, malgré la profonde différence de leurs tempéraments et de leurs inclinations, les paroles de Thémistocle pourraient servir de prolongation aux propos de Platon et, en tout cas, doivent apparaître comme leur complément. Pour en convaincre le lecteur, nous reproduirons le début de ce discours magistral, l'un des meilleurs du livre de Chtchédrine :

« Si vous croyez que nous avons affaire à cette vermine, à cette canaille, vous vous trompez lourdement. Il y a pour cela les clercs, et autres de cette sorte ; c'est leur fonction, ils sont ainsi créés. . . Nous sommes tous trop bien éduqués, instruits dans diverses sciences, nous désirons que tout soit propre chez nous, et rêvons d'une administration impeccable et soignée. .. Convenez que le simple « comme il faut » nous interdit de nous souiller à la vermine. Un quelconque Ivan Ivanovitch ou un Feuer, on le comprend, ils sont nés là-dedans, ils y ont grandi ; bon, mais nous c'est tout autre chose. Nous voulons un état de service bien net et une réputation sans tâche, vous comprenez ?
« Je vous le répète, vous vous trompez très fort, si vous croyez que je vais appeler le moujik et l'écorcher de mes propres mains. . . Peuh ! Vous oubliez qu'il répand Dieu sait quelle odeur... Et je ne veux même pas me donner ce travail. J'appelle simplement le clerc ou quelqu'un d'autre, et le lui dis : « mon cher, tu me dois tant et tant, voilà, et l'affaire est faite. Comment il va se débrouiller, cela ne me regarde pas. « Moi-même, je ne peux pas souffrir les pots-de-vin, pouah ! Quelle saleté ! Les pots-de-vin, je vous le répète, c'est bon seulement pour les Feuer et les Triassoutchkine, mais nous, nous voyons les choses tout différemment. Nous ne nous occupons pas des pots-de-vin, mais de l'administration ; j'exige seulement mon dû, et peu m'importe comment ils s'arrangent pour débourser. Ma tâche est d'énumérer les articles : redevance des postes ici, prestations là, redevance en recrues. . . Tout cela doit rapporter. »

Le livre « recueilli et édité par M. Saitykov offre beaucoup de sujets pour la méditation. Des deux au trois cents types apparaissant dans les souvenirs de Chtchédrine, nous n'en avons examiné que trois, et nous avons seulement abordé quelques pages de cinq récits, alors que les Esquisses provinciales en comptent vingt-trois. Celui qui voudrait, examiner et traiter tout ce que le livre contient d'important et de remarquable devrait ajouter vingt tomes énormes de commentaires aux deux tomes des Esquisses provinciales. Le lecteur attend peut-être que nous disions qu'il s'agit là d'un travail gigantesque et exténuant ? Non, c'est un travail facile et si séduisant pour la critique que nous avons maintenant du mal à nous dire : « assez, assez, l'article est déjà suffisamment long, sans doute trop long ».

Il est probable que les lecteurs aient été entièrement déçus dans leurs espoirs par le contenu de notre article. Ils attendaient peut-être que nous y parlions des questions sociales soulevées par les Esquisses. D'autres pensaient sans doute que nous aborderions les problèmes artistiques posés par le livre de Chtchédrine. La première tâche présente réellement un intérêt important. Mais que les lecteurs nous pardonnent. Il nous a semblé beaucoup plus intéressant de concentrer exclusivement toute notre attention sur l'aspect purement psychologique des types présentés par Chtchédrine. Nous reconnaissons volontiers que ce goût personnel est peut-être erroné ; mais que faire ? Chacun a ses inclinations, ses théories et ses idées favorites, dont il est disposé à parler à propos et hors de propos. Nous possédons deux de ces inclinations : celle de résoudre les problèmes proprement psychologiques et celle de trouver une excuse aux faiblesses humaines. [C'est avec ces deux pensées que nous avons abordé les Esquisses provinciales. Nous reconnaissons avoir été fort peu intéressés par toutes ces dites plaies sociales mises à nu dans le livre. Faut-il l'avouer sincèrement ? Nous considérons même que la guérison de ces plaies n'est point l'affaire du littérateur. Peut-être doit-on nous qualifier pour cela de personne attardée, peut-être un homme plus spi- rituel découvrira-t-il une quelconque ressemblance entre nous et le clerc des temps passés, ou bien se peut-il encore qu'un homme plein de bonnes intentions, mais par trop bilieux, dise que nous défendons plus que nous ne condamnons les abus contre lesquels s'insurge si noblement Chtchédrine. Il est même possible qu'un lecteur honnête nous envoie une lettre indignée, où il expliquera qu'un tel article convient plus à l'Abeille du Nord qu'au Contemporain. Ces reproches seraient fort amers, mais, en toute conscience, nous ne pouvons pas dire qu'ils seraient tout à fait immérités ; que d'autres personnes en décident, personne ne peut être juge pour soi-même.] Il nous a semblé qu'en défendant les hommes, nous ne défendions point les abus et les exactions, et qu'on peut montrer de la sympathie pour une personne placée dans une fausse situation, sans approuver pour autant toutes ses habitudes et ses actions. Sommes-nous parvenus à développer cette idée avec assez de clarté ? C'est aux autres d'en juger.

Pour ce qui concerne les qualités littéraires du livre édité par M. Saitykov, que les autres disent aussi ce qu'ils en pensent. Nous considérons non seulement que les Esquisses provinciales représentent un phénomène littéraire admirable, mais que ce livre généreux et splendide appartient aux phénomènes historiques de la vie russe.

Notre littérature doit être fière et s'enorgueillira encore longtemps des Esquisses provinciales. Chaque honnête homme de la terre russe est un profond admirateur de Chtchédrine. Son nom doit être honoré parmi les meilleurs enfants, les plus précieux et les plus doués, de notre patrie. Il trouvera de nombreux panégyristes, car il est digne de tous les panégyriques. Aussi hautes que soient les louanges de son talent et de ses connaissances, de son honnêteté et de sa lucidité, dont s'empresseront de le couvrir nos collègues journalistes, nous affirmons d'avance qu'elles ne surpasseront jamais les qualités et les mérites de son livre.

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