TCHERNYCHEVSKI
ET SA CONCEPTION DU MONDE
par M. Grigorian

(Introduction aux Textes Choisis Philosophiques édités en France)

 

Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski, grand démocrate révolutionnaire et précurseur de la social-démocratie russe, fut un savant remarquable, un penseur profond et original. Sa philosophie matérialiste marque le sommet de la philosophie prémarxiste. Lénine, qui l'avait en très haute estime, a écrit qu'il est « le seul écrivain russe vraiment grand qui ait su écarter les misérables bourdes des néokantiens, des positivistes, des machistes et de maints autres brouillons, et rester depuis les années 50 jusqu'en 1888 à la hauteur du matérialisme philosophique conséquent(1) ». Marx, qui étudia avec soin les œuvres de Tchernychevski, a appelé celui-ci « le grand savant et critique russe(2) ».

Le révolutionnaire qu'était Tchernychevski a toujours répugné à l'étude abstraite des problèmes philosophiques. La science, la philosophie étaient entre ses mains une arme dans la lutte pour des transformations démocratiques révolutionnaires, un moyen de combattre le tsarisme et le servage. Il soulevait les problèmes philosophiques et les traitait en partant des besoins concrets de la lutte menée par la démocratie révolutionnaire. C'était là une conception nouvelle de la philosophie.

Tchernychevski comprenait parfaitement que la victoire du peuple et la réalisation de ses idéaux de libération ne sont possibles que par la pratique, la politique, la lutte révolutionnaire. C'est à cette lutte politique qu'il consacra toute sa vie, c'est elle qui fut le point de départ de sa philosophie. Celle-ci était pour lui une des formes de la lutte révolutionnaire, elle eut toujours pour lui un but pratique.

La philosophie de Tchernychevski fut donc une philosophie au plus haut point vivante, une philosophie au service de la cause révolutionnaire. Elle n'était pas exposée dans les manuels de logique et les histoires de la philosophie; elle n'était pas enseignée du haut des chaires. Elle se propageait par les journaux et les revues. Dans des articles, des notices et des comptes rendus sur les sujets les plus variés mais toujours d'une actualité brûlante, Tchernychevski a donné une analyse scientifique approfondie de la réalité.

Son nom est étroitement lié au mouvement politique et social des années 60 en Russie. C'était l'époque où, au témoignage de Tchernychevski, la question paysanne, c'est-à-dire la question de l'affranchissement de la paysannerie serve, était « l'unique objet de toutes les pensées, de toutes les conversations(3) ». Le fait que la question paysanne était devenue le problème central de cette période indiquait que des changements sociaux profonds s'opéraient alors dans la vie russe. Le développement économique de la Russie la poussait dans la voie du capitalisme, ce qui se traduisait par un essor relativement rapide de l'industrie dans les villes, la croissance d'éléments du capitalisme dans une économie encore féodale et l'extension des rapports marchands au sein de l'économie paysanne. Le développement des rapports capitalistes était entravé en Russie par les rapports féodaux séculaires, et notamment par le servage. Pour que le capitalisme pût se développer sans obstacle, il fallait tout d'abord une nombreuse main-d'œuvre libre. La nécessité d'élargir le marché intérieur, de développer le commerce et le système monétaire, d'introduire les techniques nouvelles et les machines dans la production, en particulier dans l'agriculture, bref les besoins du capitalisme en développement entraient directement en conflit avec les rapports fondés sur le servage. La défaite de la Russie dans la guerre de Crimée (1853-1856) montra toute l'impuissance d'un régime fondé sur le servage. Le tsarisme se trouva également obligé d'accorder des « réformes » d'en haut parce que l'effervescence révolutionnaire dans le pays et, avant tout, les « émeutes » paysannes spontanées, menaçaient le régime autocratique et féodal de transformations d'en bas, beaucoup plus radicales.

Ainsi, « la force du développement économique qui entraînait la Russie dans la voie du capitalisme (4) », mettait la question paysanne au premier plan. De la façon dont cette question serait résolue dépendaient le caractère de l'évolution du capitalisme en Russie et la voie qu'il suivrait. On conçoit que ce problème capital mît aux prises les principales classes de la société russe.

La classe dominante, celle des grands propriétaires fonciers, était incapable d'arrêter la vague montante des révoltes paysannes; les féodaux « ne pouvaient plus maintenir les formes anciennes d'économie qui se désagrégeaient (5) ». Mais par ailleurs ils comprenaient qu'une modification des formes du servage, opérée par eux-mêmes, pourrait subordonner à leurs propres intérêts le développement capitaliste qui s'ébauchait.
Les « désaccords » entre les différents groupes de la noblesse au moment de la réforme portaient non sur le principe de l'« affranchissement », mais sur les méthodes, les moyens de l'appliquer. « La fameuse lutte entre féodaux et libéraux, notait Lénine, grossie et enjolivée par nos historiens libéraux et libéraux-populistes, fut une lutte au sein des classes dominantes, avant tout entre grands propriétaires fonciers, une lutte menée exclusivement pour déterminer les limites et la forme à donner aux concessions (6). » Les uns et les autres étaient d'accord sur l'essentiel : la terre appartient aux seigneurs, la paysannerie n'y a aucun droit, et toutes les mesures relatives à l'« affranchissement » des paysans doivent émaner du tsar et être appliquées en son nom. Féodaux et libéraux voulaient l'« affranchissement » des paysans « d'en haut ». C'était s'engager dans la voie d'une transformation graduelle du régime féodal, de son adaptation aux conditions nouvelles du capitalisme, voie préconisée et par le parti féodal et par les libéraux.

D'où le caractère de classe de la « réforme paysanne ». « La « réforme paysanne », écrivait Lénine, fut une réforme bourgeoise appliquée par des féodaux. C'était un pas vers la transformation de la Russie en monarchie bourgeoise. La réforme paysanne fut bourgeoise quant au fond ... .(7) » Tchernychevski, qui avait parfaitement compris le caractère bourgeois de cette réforme, écrivait dans son célèbre article «Lettres sans adresse »: «... Le pouvoir (c'est-à-dire les propriétaires fonciers féodaux. - M. G.) a pris sur lui de réaliser un programme qui n'était pas le sien (c'est-à-dire bourgeois. - M. G.), fondé sur des principes incompatibles avec le caractère de ce pouvoir. » C'est pourquoi « les rapports entre grands propriétaires fonciers et paysans changèrent de forme, mais ils ne subirent au fond que des modifications minimes, presque imperceptibles ... On se proposait de conserver l'essentiel du servage après en avoir aboli les formes (8) ».

« II fallait le génie de Tchernychevski, a dit Lénine, pour comprendre avec cette lucidité le caractère essentiellement bourgeois de la réforme paysanne à l'époque même de son accomplissement (alors qu'elle était encore insuffisamment étudiée même en Occident) ; pour comprendre que déjà à ce moment, dans la « société » et l'« Etat » russes, régnaient et gouvernaient des classes sociales irrémédiablement hostiles au travailleur, et qui devaient forcément prédéterminer la ruine et l'expropriation de la paysannerie (9). »

Lénine notait qu'à l'époque de la « réforme paysanne », la situation en Russie était nettement révolutionnaire. L'activité révolutionnaire des masses serves, qui n'avait cessé de croître durant les années qui précédèrent la « réforme », loin de se ralentir après le manifeste du 19 février 1861, s'était accentuée. La profonde déception que provoqua parmi les paysans le caractère de cette « réforme » réalisée par la classe au pouvoir, fut à l'origine d'une nouvelle vague révolutionnaire. En maints endroits les paysans réagirent à leur « affranchissement « par un mécontentement non déguisé, des désordres et des révoltes. Ainsi, lorsque le manifeste fut publié, un soulèvement éclata dans le village de Bezdna (province de Kazan), qui fut cruellement réprimé par les forces armées du tsarisme.

L'effervescence gagna les grands centres. Le mouvement révolutionnaire, dans l'illégalité, prenait toujours plus d'ampleur. Des tracts clandestins s'imprimaient en grand nombre, appelant à combattre résolument le tsarisme et à le renverser. « Les tracts séditieux pleuvent. . ., écrivait un prêtre. Ils sont surtout diffusés par de jeunes meurt-de-faim de la gent fonctionnaire. Dans ce milieu, les prolétaires sont légion. Ce sont tous de futurs sans-culottes. » « Les imprimeries de poche fonctionnent sans relâche . . . »

La littérature révolutionnaire clandestine pénétrait et dans les villes de province et à la campagne. Dans la province de Tchernigov on découvrit chez des paysans La propriété baptisée et d'autres ouvrages de Herzen. La « Lettre à Gogol(10) » de Biélinski, la revue Sovrémennik fie Contemporain], où paraissaient les articles de Tchernychevski et de Dobrolioubov, passaient de main en main. La propagande des idées démocratiques par les tracts politiques, les articles de presse et les livres éveillait la conscience de la partie la plus avancée de la société russe, la conviait à engager la lutte contre tout ce qui opprimait et dégradait la personnalité humaine.

Le mouvement étudiant était à cette époque une des principales manifestations de l'essor révolutionnaire. Malgré la répression officielle et les efforts des réactionnaires du corps enseignant pour maintenir les étudiants dans la soumission et la fidélité au pouvoir, les jeunes esprits se trouvaient sous l'empire des idées de Biélinski, de Herzen et de Tchernychevski, au point que le tsar donna l'ordre de fermer provisoirement les universités.

Cette crise se traduisit par des tentatives de la classe au pouvoir pour « rénover » le pays au moyen de réformes, bourgeoises dans le fond. Soulignons, une fois de plus, que les milieux dirigeants s'y virent contraints par la menace d'une initiative révolutionnaire de la « plèbe ». Le désarroi politique et moral était à son comble dans les hautes sphères de la société. La peur et l'angoisse ne s'emparèrent pas seulement des agents directs - laïques et religieux - du tsarisme. Les critiques, les professeurs et les écrivains libéralisants se rangèrent précipitamment du côté de « l'ordre ». A peine né, ce libéralisme russe donna des gages au tsarisme, se déshonorant ainsi à jamais. S'unir coûte que coûte et se grouper : telle était pour tous - des féodalistes les plus forcenés aux libéraux bourgeois - la devise du jour. Le professeur Chévyrev, un des idéologues du tsarisme, écrivait: «Dommage que Katkov et Aksakov se disputent. Le moment n'est pas aux querelles. Il faut mettre l'amour-propre de côté. » Katkov, mécontent de Pères et enfants de Tourguénev, voyait dans Bazarov, personnage principal de ce roman, une apologie du Sovrémennik. «... L'art n'est pas tout, ne l'oubliez pas, déclarait-il. Il y a aussi la question politique. Qui sait ce que ce type peut devenir en se transformant? »

Le camp de la contre-révolution comprenait parfaitement d'où venait le danger principal, et que l'inspirateur du mouvement révolutionnaire de plus en plus large était Tchernychevski, le plus éminent des révolutionnaires roturiers, successeurs des révolutionnaires issus de la noblesse.

Tchernychevski était en effet le chef reconnu de la démocratie révolutionnaire. Son action s'inspirait des intérêts vitaux de millions de paysans russes, de leur combat contre le servage et le tsarisme. Il a mené jusqu'au bout une lutte conséquente contre l'absolutisme et la féodalité. Il a démasqué impitoyablement les libéraux russes, s'attachant, dans les conditions d'alors, à étayer sur une science d'avant-garde le comportement, la tactique et la stratégie des révolutionnaires démocrates qui marchaient à la tête de la révolution paysanne. Tchernychevski est la figure centrale, celle qui exprime le mieux et le plus complètement cette époque révolutionnaire.

C'est pourquoi il fut en butte à la haine féroce des féodalistes russes et de leurs caudataires, les libéraux. C'est pourquoi contre lui tous les moyens furent bons : campagnes d'excitations, dénonciations, chantage et provocations. Dans leur impatience de voir le grand démocrate réduit au silence, ses ennemis de classe accusaient les geôliers tsaristes de mollesse et de lenteur. « Pour la. tranquillité générale, débarrassez-nous de Tchernychevski », lit-on dans une lettre anonyme adressée à la III Section (police secrète).

Mais Tchernychevski resta jusqu'au bout à son poste; jusqu'au bout il fut le chef de la révolution paysanne. Sur les terrains politique, idéologique et théorique, il porta des coups très durs à tous ses adversaires et ennemis comme les critiques esthétisants Doudychkine et Droujinine; l'économiste Vernadski, idéologue de la bourgeoisie russe; le professeur bourgeois rétrograde Tchitchérine; le philosophe obscurantiste lourkévitch, d'autres encore. Sa supériorité était écrasante, car il s'appuyait constamment sur une conception du monde matérialiste, démocratique et révolutionnaire.

Ce qui fait l'importance historique de l'œuvre littéraire de Tchernychevski, c'est qu'elle offre la synthèse la plus complète, compte tenu du niveau de la science à cette époque, de l'expérience révolutionnaire de la Russie au cours d'une période où une crise profonde ébranlait les assises du servage. Par là le grand démocrate a incontestablement enrichi la pensée révolutionnaire en Russie, mais aussi dans tous les pays avancés. Marx, qui étudia avec attention les ouvrages de Tchernychevski consacrés à la « réforme paysanne », estimait qu'ils « font réellement honneur à la Russie.. .(11) ». Le mérite de Tchernychevski est sans égal dans l'histoire du mouvement révolutionnaire prémarxiste, car son système théorique, expression d'une des périodes les plus importantes, les plus critiques de l'histoire de l'humanité, était une arme pour les masses impatientes d'anéantir l'exploitation féodale dans un immense pays comme la Russie. Par son activité théorique Tchernychevski préparait idéologiquement la révolution politique qui mûrissait en Russie aux années 60.
Dans son fameux appel « Aux paysans seigneuriaux », Tchernychevski exhortait le peuple à prendre la hache, seul moyen sûr de conquérir une liberté véritable, d'en finir avec le servage et l'oppression.

Ainsi, toute l'activité publique, toute l'œuvre littéraire de Tchernychevski visaient à faire de la révolution paysanne virtuelle une révolution réelle. Il s'attachait à donner à l'action spontanée et anarchique des paysans un caractère organisé, à tenir compte de l'expérience révolutionnaire du peuple russe et des masses travailleuses d'Occident pour l'utiliser dans la lutte contre le tsarisme. Tchernychevski supposait que la révolution paysanne victorieuse en Russie, après avoir confisqué toutes les terres des grands propriétaires fonciers et renversé le tsarisme, ouvrirait la voie à une transformation socialiste du pays. Il voulait entraîner la paysannerie vers la révolution socialiste. On était à une époque où « la démocratie et le socialisme formaient un tout indissoluble, inséparable .. . » (Lénine).
Cependant, le contenu réel de la révolution, telle que la concevait Tchernychevski, ne pouvait être que l'extirpation totale du servage et une organisation démocratique conséquente clé la société russe, qui auraient ouvert la voie au développement du capitalisme, et non du socialisme. Objectivement Tchernychevski prépare un développement démocratique révolutionnaire de la Russie, en opposition à la voie libérale des compromis. Le socialisme paysan révolutionnaire de Tchernychevski était une des formes du socialisme utopique : pour lui le chemin du socialisme passait par la communauté paysanne arriérée.
On sait que la situation révolutionnaire des années 1859-1861 n'a pas engendré une révolution. Il n'existait pas alors en Russie une classe capable de mener à bien une révolution sociale. Les révoltes paysannes qui éclataient ça et là ne purent briser le régime tsariste. La réaction s'accentua. Tchernychevski, chef des démocrates révolutionnaires, fut déporté pour de longues années en Sibérie.

Tchernychevski occupe une place d'honneur dans l'histoire des luttes menées par notre peuple pour son émancipation. « Ce sont d'abord les nobles et les seigneurs terriens, les décembristes (12) et Herzen. Le cercle de ces révolutionnaires est restreint. Ils sont très éloignés du peuple. Mais leur œuvre n'est pas perdue. Les décembristes ont réveillé Herzen. Herzen a développé l'agitation révolutionnaire.

Celle-ci a été reprise, élargie, renforcée, retrempée par les révolutionnaires roturiers, à commencer par Tchernychevski et en finissant par les héros de la « Narodnaïa Volia » (13). Le cercle des lutteurs s'est élargi, leur liaison avec le peuple s'est resserrée. Herzen les appelait « les jeunes pilotes de la future tempête ». Mais ce n'était pas encore la tempête elle-même.
La tempête, c'est le mouvement des masses elles-mêmes. Le prolétariat, seule classe révolutionnaire jusqu'au bout, s'est mis à leur tête et, pour la première fois, a dressé des millions de paysans pour une lutte révolutionnaire déclarée (14). »

A la tête du mouvement libérateur, le prolétariat russe a porté la révolution à un niveau plus élevé. Sous la direction du parti communiste, il a renversé le pouvoir des grands propriétaires fonciers et de la bourgeoisie et, dans une âpre lutte contre tous les ennemis du peuple, il a conduit le pays à la victoire du socialisme.

Le nom de Tchernychevski est intimement lié au mouvement révolutionnaire des années 60. S'il a survécu à cette époque, c'est en prison, au bagne et en déportation. La vie glorieuse du grand révolutionnaire russe est à cet égard profondément tragique. Il passe son enfance et sa jeunesse (1828-1846) à Saratov; puis il étudie pendant cinq ans (1846-1850) à la faculté d'histoire et de philologie de l'Université de Saint-Pétersbourg; il enseigne ensuite le russe et la littérature au lycée de Saratov (1851-1853). De retour à Saint-Pétersbourg (1853), il collabore à la revue Otétcbestvennyé Zapiski [Les Annales de la Patrie], puis au Sovrémennik. Il est à la tête de cette dernière revue, organe du mouvement démocratique radical.

C'est dans le Sovrémennik que Tchernychevski publie ses ouvrages de critique littéraire (« Essais sur la littérature russe du temps de Gogol », « Lessing et son temps », « Pouchkine »), d'histoire (« La Monarchie de Juillet », « La lutte des partis en France sous Louis XVIII et Charles X », « Cavaignac »), de philosophie (« Le principe anthropologique en philosophie », « Critique des préventions philosophiques contre la possession communale du sol ») et d'économie politique (« Commentaires sur les Principes d'économie politique de J. S. Mill » et « Essais d'économie politique [d'après Mill] »). Dans ses remarques et « Essais », Tchernychevski s'affirme comme un critique génial de l'économie politique bourgeoise, ainsi que Marx l'a souligné quand il écrivait : « C'était  .comme l'a si bien montré le grand savant et critique russe N. Tchernychevski, la déclaration de faillite de l'économie bourgeoise (15). »
En 1862, Tchernychevski est arrêté et incarcéré à la forteresse Pierre-et-Paul pour son activité révolutionnaire. C'est en prison qu'il écrit son célèbre roman Que faire?, qui contribua à former plusieurs générations de révolutionnaires russes. En 1864, les autorités tsaristes condamnent le grand démocrate à la dégradation civique. Ce sera ensuite le bagne (1864-1872) et la déportation à Viluïsk (1872-1883).

Son retour à Astrakhan et, quelques mois avant sa mort, à Saratov, n'apporta guère de changement à l'existence de forçat qu'il menait en Sibérie. Il mourut le 17 octobre 1889.
Tchernychevski, qui a vécu 61 ans, a donc été le prisonnier du tsarisme pendant plus de la moitié de sa vie consciente. Il a supporté héroïquement les longues années de solitude, les tortures morales raffinées et les privations; il est resté jusqu'au bout un révolutionnaire et un penseur matérialiste.

Tchernychevski s'est formé avant tout sous l'influence de la vie russe. L'opinion selon laquelle les conceptions politiques, sociales et philosophiques du grand démocrate résulteraient uniquement de l'influence idéologique de l'Occident, opinion très répandue autrefois et que l'on rencontre encore parfois aujourd'hui, est parfaitement étrangère au marxisme-léninisme. L'Occident révolutionnaire a, sans aucun doute, exercé une certaine action sur sa formation spirituelle. Mais quand on étudie son évolution de penseur et de révolutionnaire, c'est des conditions sociales et idéologiques de la Russie d'alors que l'on doit partir.

Dès son plus jeune âge, Tchernychevski a vu autour de lui des spectacles de violence, de cruauté et de souffrance. La plupart des malheureux qu'il a pu observer dans son enfance étaient des paysans serfs. Chaque jour la vie lui rappelait les malheurs du peuple et la nécessité de trouver une issue à des conditions d'existence intolérables. La pensée russe avancée, et surtout Herzen et Biélinski, dont il avait déjà lu les ouvrages à Saratov, jouèrent un rôle énorme dans le développement spirituel du jeune Tchernychevski.

Il prit ses inscriptions à l'Université de Saint-Pétersbourg dans la ferme intention de se consacrer à une œuvre éminemment patriotique: contribuer aux progrès de la science en Russie. Mais il comprit bientôt que le tsarisme et le servage étaient le principal obstacle à son dessein. Ses années d'études à l'Université arrêtèrent définitivement son attitude envers le régime autocratique et féodal. C'est alors que ses convictions démocratiques révolutionnaires se cristallisèrent.

Depuis longtemps les plus nobles esprits de Russie avaient engagé la lutte contre l'autocratie et le servage; cette lutte, à vrai dire, n'avait jamais cessé, malgré une répression féroce. Elle avait aussi trouvé son expression dans la littérature russe dont Tchernychevski s'était nourri dès son enfance et qui l'avait gagné aux idées démocratiques avancées de la société russe. Elle se reflétait surtout dans les périodiques qui, étant donné les conditions d'alors, offraient sans doute le seul terrain où l'on pût, en tournant la censure, soulever des questions sociales brûlantes. Chévyrev a très justement noté ce rôle des périodiques. « Une revue, écrivait-il, n'est-elle pas une chaire, mais une chaire destinée à l'immense Russie et dont l'action s'exerce sur tous les points du pays? ... »

C'est du haut de cette chaire que s'est fait entendre pendant plus de quinze ans la voix de Biélinski, entraînant ses compatriotes à lutter contre le servage et le tsarisme. Biélinski a une très grande influence dans la capitale, où Tchernychevski vient faire ses études. Après s'être orienté dans les événements, il prend contact avec des révolutionnaires clandestins. Il se lie avec Khanykov, membre en vue du cercle révolutionnaire de Pétrachevski. On sait que la « Lettre à Gogol » de Biélinski, trouvée au cours d'une perquisition, fut l'une des causes de la cruelle répression qui s'abattit sur les membres du cercle. Notons également que c'est avec Khanykov que Tchernychevski discute pour la première fois de la possibilité d'une révolution en Russie, des classes qui y sont intéressées et qui sont susceptibles d'y prendre part, de l'affranchissement des paysans et d'autres problèmes d'actualité. Lorsque Tchernychevski arrive à Saint-Pétersbourg, Biélinski vit encore. Il meurt au cours de l'année où dans la vie de Tchernychevski s'opère le revirement qui va déterminer le rôle important qu'il jouera désormais dans le mouvement révolutionnaire en Russie. On peut donc dire que Tchernychevski a reçu des mains de Biélinski le drapeau de la lutte contre le tsarisme.

Herzen fut l'autre personnalité qui exerça une très forte influence sur la formation des idées de Tchernychevski. A Saint-Pétersbourg, celui-ci se mit en rapport avec le cercle de Vvédenski, dont il devint bientôt l'un des membres les plus actifs. Voici comment Tchernychevski relate une de ses visites à Vvédenski : on parla d'une « révolution chez nous », « de la barbarie et de la grossièreté du tsar»; on souhaita «qu'il se trouvât un brave décidé à sacrifier sa vie pour mettre fin à la sienne » ; et « pour finir, on lut de l'Iskander. Les entretiens du jeune Tchernychevski avec Klietova, qui connaissait personnellement la femme de Herzen et correspondait avec elle, témoignent du profond respect et de l'amour qu'il portait à Herzen. « Nous avons reparlé avec elle d'Iskander, de la littérature russe ... », écrit-il. Car si l'influence qu'exercèrent sur lui Biélinski et Herzen fut considérable, Tchernychevski s'est aussi formé aux meilleures traditions de la littérature russe. Pouchkine, Gogol et Lermontov le remplissaient d'admiration et de fierté.

Plus tard, Tchernychevski retracera en détail la genèse de ses idées sociales, politiques et théoriques dans ses « Essais sur la littérature russe du temps de Gogol ».

Les années d'études de Tchernychevski à l'Université coïncidèrent non seulement avec la crise du servage et une lutte toujours plus active contre celui-ci en Russie, mais aussi avec de violentes secousses révolutionnaires en Occident. Les leçons de 1848 eurent, on le sait, la plus haute importance pour tout le mouvement révolutionnaire. Le jeune Tchernychevski suivit de près la révolution de 1848; il put ainsi envisager des moyens plus efficaces que ceux de ses prédécesseurs pour combattre le servage et l'autocratie tsariste.

Le document le plus précieux sur l'évolution intellectuelle de Tchernychevski est le journal intime qu'il commença à tenir vers le milieu de 1848. Il y consignait en détail, presque chaque jour, ses pensées, ses réflexions sur les événements sociaux, son opinion sur tel ou tel écrivain. On y sent battre ce cœur ardent, on y suit l'évolution du lutteur, du révolutionnaire et du penseur matérialiste.

Ce journal nous montre qu'il réagit le plus vivement aux événements politiques. Tchernychevski voit de plus en plus clair dans les événements révolutionnaires en cours; bientôt il pourra dire que ses convictions sont celles du « parti extrême », qu'il est un partisan de la « république rouge ». Mais alors déjà, il comprend très bien que la république bourgeoise, pour laquelle on se bat en Occident, est incapable de faire régner une égalité véritable entre les possédants et les non-possédants. Aussi est-il d'avis que « la majorité doit toujours l'emporter », que « la minorité doit exister pour la majorité, et non la majorité pour la minorité ...«-Ha en horreur les libéraux bourgeois qui aiment à palabrer sur la liberté et l'égalité tout en laissant intacte l'essence d'un régime social basé sur l'asservissement et l'oppression du peuple. « Ah, messieurs! écrit Tchernychevski, s'adressant aux libéraux, vous croyez qu'il suffit du mot république et que vous ayez le pouvoir? Pas du tout. Ce qu'il faut, c'est libérer la classe inférieure de son esclavage non devant la loi, mais devant la force des choses . . . qu'elle puisse manger, boire, se marier, éduquer ses enfants, entretenir ses pères et mères, s'instruire et ne "pas devenir: les hommes, des cadavres ou des désespérés; les femmes, des prostituées (16). »

Un peu plus tard Tchernychevski dénoncera l'Etat monarchique. Le monarque, et cela est d'autant plus vrai du monarque absolu, est le couronnement de la hiérarchie aristocratique, à laquelle il appartient corps et âme. « C'est le sommet du cône aristocratique (17). » II ne s'agit pas ici de tel ou tel monarque, mais de la classe sur laquelle il s'appuie et dont il sert les intérêts. Tchernychevski estime impossible de supprimer par des moyens pacifiques la formidable machine à exploiter les travailleurs; c'est uniquement par la lutte que le peuple peut acquérir la liberté. Il écrit: «Qu'une classe se mette à en opprimer une autre, et il y aura lutte; les opprimés comprendront qu'ils sont opprimés sous le régime existant, mais qu'il peut exister un autre régime sous lequel ils ne seront pas opprimés. Ils comprendront qu'ils sont opprimés non par Dieu, mais par des hommes; qu'ils n'ont rien à espérer ni de la justice, ni de quoi que ce soit; que parmi leurs oppresseurs il n'est personne pour les défendre (18) ». Ces réflexions du jeune Tchernychevski le conduiront par la suite à la conviction que toute l'histoire de l'humanité est celle d'une lutte de classes implacable, qu'un vrai révolutionnaire ne peut négliger ce fait, qu'il doit au contraire le prendre pour point de départ. Car celui qui ne lutte pas pour le pouvoir et n'use pas du pouvoir politique, ne peut échapper à l'oppression, à la misère et à l'ignorance. Cet aspect de l'activité de Tchernychevski le distingue foncièrement des socialistes utopistes d'Occident.

Les conceptions philosophiques de Tchernychevski se rattachent étroitement à ses convictions démocratiques révolutionnaires. Pendant ses années d'études à Saint-Pétersbourg, il lut les œuvres des grands savants et penseurs contemporains: historiens, sociologues, économistes et philosophes. Quand il termina l'Université, c'était déjà un révolutionnaire et un matérialiste convaincu. Ainsi que nous l'avons dit précédemment, cette évolution s'explique d'abord par le déroulement de la vie sociale et les progrès des idées avancées en Russie. Les derniers ouvrages de Biélinski sont d'un matérialiste décidé. Dans ses Lettres sur l'étude de la nature, dit Lénine, Herzen « a abordé de près le matérialisme dialectique ». Or, tous deux furent les premiers maîtres de philosophie de Tchernychevski ; ils lui communiquèrent leur amour de la liberté et allumèrent dans son âme une haine profonde pour l'autocratie et le servage, pour toutes les formes d'exploitation et d'oppression de l'homme. Il a aussi subi, sans aucun doute, l'influence du matérialisme de Feuerbach.
Prolongeant, dans la philosophie russe, le courant matérialiste auquel Biélinski et Herzen avaient donné un développement original aux années 40, Tchernychevski l'a porté à un degré supérieur, au niveau d'un « matérialisme philosophique conséquent »- (Lénine).

A la suite de Biélinski et de Herzen, Tchernychevski concentre son attention sur la critique de la philosophie idéaliste allemande. Cette dernière constituait à l'époque un grave danger qu'il importait de signaler. Il est à noter que dans l'ensemble Tchernychevski se faisait une idée exacte de la nature de classe de l'idéalisme allemand, réaction contre le matérialisme et justification idéologique du conservatisme politique de la bourgeoisie allemande, ainsi que de l'état arriéré d'une Allemagne féodale.

La philosophie de Kant, disait Tchernychevski, se propose de « sauvegarder le libre arbitre, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. . . ces convictions qui lui sont chères », de les défendre « contre Diderot et ses amis ». Quant à Schelling, il représente le parti qui, effrayé par la révolution, cherche « la tranquillité dans les institutions moyenâgeuses » et dans le << rétablissement de l'Etat féodal ». Le système de Hegel est imprégné de l'esprit qui régnait dans «l'opinion publique pendant la Restauration ...»-. Un aplatissement servile devant l'odieuse réalité de l'Allemagne d'alors, un perpétuel désir de se réconcilier et de réconcilier la science avec cette réalité, une tendance constante à présenter le régime politique de gouvernants féodaux, obtus et despotiques, comme l'expression adéquate de la raison et de la vérité: voilà, selon Tchernychevski, ce que recouvraient les constructions abstraites des idéalistes allemands.

A côté de cette analyse surtout sociale, Tchernychevski se livre à une brillante critique des principes théoriques de la philosophie allemande, et plus particulièrement de la philosophie de Hegel. Cette critique coïncide sur bien des points avec celle qu'en a donnée Engels. Tchernychevski note le « désaccord » interne et l'« ambiguïté » de la philosophie de Hegel, la contradiction qui existait entre les « conclusions », c'est-à-dire le système, et les « principes », c'est-à-dire la méthode de Hegel. Les principes (la méthode) de la philosophie de Hegel sont « profonds », « larges » et « féconds », alors que les conclusions (le système) sont «étriquées», «insignifiantes» et « fausses », autrement dit conservatrices et réactionnaires. Tchernychevski s'attache à montrer que Hegel se faisait une idée encore « nébuleuse » du principe dialectique, le déformait, le dénaturait, et n'appliquait pas ce principe de façon conséquente. Le grand penseur russe se fixe donc pour tâche de dégager de tout idéalisme et de tout mysticisme la « partie saine » de la philosophie de Hegel, - l'idée du développement, - de la remanier entièrement pour en tirer parti.

On voit par là que Tchernychevski a été beaucoup plus loin que Feuerbach, car le génial matérialiste russe suivait en philosophie la même voie que Marx et Engels, la voie où s'étaient engagés en Russie Biélinski et Herzen qui, selon Tchernychevski, entreprirent en toute indépendance et par leurs propres forces de critiquer et de dépasser Hegel. En la personne de ses représentants éminents: Biélinski, Herzen et Tchernychevski, la philosophie russe avancée se développait en direction du marxisme.

Tchernychevski fait une critique serrée de l'idéalisme de Hegel; il montre que celui-ci est incapable de résoudre la contradiction entre l'abstrait et le concret, le général et le particulier. Pour Hegel le concret est nécessaire en tant que forme phénoménale de l'Idée; aussi reporte-t-il le centre de gravité de ses préoccupations sur la logique, l'abstrait, partageant de la sorte la grande erreur de tous les idéalistes qui voient là le principe, l'essence de tous les phénomènes. De l'avis de Tchernychevski, cette rupture métaphysique entre le général et le particulier, rupture qui résulte de l'essence même du système idéaliste, rend la philosophie hégélienne tout à fait défectueuse.

Tchernychevski soumet Hegel à une critique mordante pour sa conception idéaliste du rapport entre la vie et la connaissance, entre la théorie et la pratique. L'idéaliste Hegel fait de la connaissance théorique un but en soi. Il va sans dire que Tchernychevski ne pouvait s'accommoder de cette conception de la théorie, érigée en absolu et divinisée. Démocrate révolutionnaire, il aspire à créer une théorie issue de la vie et qui soit un puissant instrument de lutte, de transformation révolutionnaire de la société. Non la vie pour la théorie, comme le proclament Hegel et les autres idéalistes, mais au contraire la théorie pour la vie, afin de transformer et de perfectionner cette dernière.
Tchernychevski ne se borne pas à critiquer la réaction idéologique opérée par les philosophes allemands, et surtout par Hegel. Il caractérise aussi avec beaucoup de justesse et de causticité un certain nombre de penseurs français de la Restauration, travestis en libéraux bourgeois: Guizot, Thiers, Cousin, d'autres encore. Il note qu'en France, dans les sciences, « les idées se sont terriblement rapetissées », que les savants de ce pays, après avoir tourné le dos aux « principes audacieux » d'antan et à « la stricte logique », se sont mis en tête de « concilier l'inconciliable », de justifier les préjugés, d'« associer la vérité scientifique à la fantaisie la plus arbitraire », etc. Il prouve que le libéralisme de ces messieurs est profondément hypocrite, frelaté et tout de façade. Selon sa très juste remarque, ils se soucient « uniquement de droits abstraits, et non du bien du peuple », notion qui leur reste absolument étrangère. Ils n'arborent le masque du libéralisme que « pour prendre la nation à leur hameçon » et arriver au pouvoir dont ils n'ont besoin que « pour s'emplir les poches ». Ce sont des hommes d'un égoïsme blasé et mesquin, et l'on ne peut évidemment attendre rien d'autre de « ces avortons restés après la grande lutte interne qui a absorbé les forces les plus généreuses du peuple français ». On trouve dans ces réflexions une appréciation juste du rôle infâme, sanguinaire, des Thiers, Guizot et consorts qui, dès cette époque, étaient à la tête de la réaction bourgeoise.

Etudiant l'histoire de la philosophie (il ignorait la théorie de Marx), Tchernychevski se rendait compte qu'aucun système philosophique du passé ne fournirait une arme théorique susceptible d'être utilisée telle quelle, afin d'aider les travailleurs dans leur lutte pour une transformation révolutionnaire de la société. Chaque système philosophique, disait-il, a surgi sur une base sociale et politique déterminée; c'est pourquoi il correspond aux intérêts de telle ou telle classe dominante. Tchernychevski souligne le caractère de classe de la philosophie et de la science. C'est ainsi qu'il rattache la diffusion des doctrines idéalistes en philosophie, au début de la seconde moitié du XIXe siècle, à la disposition d'esprit de la bourgeoisie à cette époque. Les classes gouvernantes d'Europe occidentale, écrivait-il, s'effraient de la transformation inéluctable de la société, c'est-à-dire de la révolution qui les menace. « La tristesse dont elles sont saisies en pensant au sort qui les attend leur trouble l'esprit. » Elles sont désormais incapables d'acquérir une connaissance plus ou moins objective du processus historique, et imaginent des systèmes et des théories antiscientifiques.

Tchernychevski est profondément convaincu que seul le penseur qui a fait définitivement sien le point de vue des travailleurs peut créer une science et une philosophie progressistes. Il affirme que celui qui travaille, « grâce à sa nature saine, à sa rude expérience de la vie .. . comprend en somme les choses beaucoup mieux, d'une façon plus juste et plus profonde, que les hommes des classes plus fortunées ».

Les conclusions de Tchernychevski sont les suivantes. En premier lieu, la classe laborieuse ne peut ni ne doit s'inspirer dans sa lutte des anciennes théories philosophiques qui sont une arme idéologique de la classe exploiteuse. En second lieu, la classe laborieuse doit créer une conception du monde qui lui soit propre et qui diffère de celle des classes exploiteuses. Enfin, la philosophie matérialiste est la seule conception scientifique du monde.

Tchernychevski est convaincu qu'une conception du monde matérialiste sera pour les travailleurs la condition préalable et nécessaire de la victoire dans la lutte pour une transformation révolutionnaire de la société. Rien n'est plus juste. Sans une philosophie matérialiste, sans une science qui éclaire le chemin de la lutte, il est impossible de mener avec succès le combat pour le socialisme. Lénine écrivait par la suite : «... Seul un -parti guidé par une théorie d'avant-garde peut remplir le rôle de combattant d'avant-garde. Or, pour se faire une idée un peu concrète de ce que cela veut dire, que le lecteur se rappelle les prédécesseurs de la social-démocratie russe: Herzen, Biélinski, Tchernychevski. . .(19) ».

Tchernychevski se rangeait sciemment parmi les idéologues des masses travailleuses; il développait dans ses ouvrages un système de philosophie matérialiste, persuadé que seul un système de ce genre est capable d'armer moralement des hommes qui luttent contre un régime de violence et d'oppression, pour le socialisme.

Pour comprendre et apprécier correctement le matérialisme de Tchernychevski, il convient d'élucider avant tout ce principe philosophique fondamental qu'il a lui-même appelé le principe anthropologique en philosophie. N'oublions pas que Tchernychevski défendait ce principe avec ardeur dans les conditions très spéciales des années 60 du XIXe siècle en Russie, quand la mode était à diverses théories idéalistes et éclectiques. Celles-ci manifestaient naturellement un intérêt tout particulier pour l'homme, qu'elles envisageaient en général d'un point de vue subjectiviste et dualiste. Pour combattre ces conceptions, Tchernychevski leur oppose son principe anthropologique. En quoi consiste celui-ci ?

Tchernychevski écrit: «... ce principe, c'est que l'homme doit être considéré comme un être qui n'a qu'une seule nature, que la vie humaine ne doit pas être divisée en deux moitiés dissemblables, de natures différentes ...». Le principe anthropologique est donc une conception intégrale de l'homme; il souligne l'unité de l'organisme humain. L'organisme corporel est à la base de l'unité de la nature humaine. Le corps, c'est-à-dire la matière, est la donnée première. Les sciences de la nature, note Tchernychevski, ont atteint un degré de développement qui leur permet de montrer, sans avoir à invoquer des forces étrangères, que chez l'homme les sensations et les phénomènes psychiques sont conditionnés par les processus physiologiques dont il est le siège. La conscience, la pensée ne sont pour Tchernychevski qu'une propriété particulière de la matière lorsqu'elle a atteint un degré élevé de développement. Il dénie à la conscience l'existence autonome, substantielle, que lui attribuaient les idéalistes, et il en fait un produit du développement de la matière. Le principe anthropologique de Tchernychevski résout le problème fondamental de la philosophie - celui des rapports entre la conscience et la matière - dans un esprit matérialiste, puisqu'il prend pour base l'organisme corporel et considère les phénomènes psychiques comme résultant de l'activité cérébrale.

Mais qu'est-ce que l'homme lui-même, son organisme, en vertu du principe anthropologique de Tchernychevski ? « Pour la physiologie et la médecine, dit-il, l'organisme humain est une combinaison chimique extrêmement complexe soumise à un processus chimique non moins complexe appelé la vie. » L'homme est un élément dans la chaîne générale de la matière en développement. De la pierre à la plante, de l'arbre au règne animal, l'homme y compris, il existe différentes combinaisons de matière. Ainsi le principe anthropologique conduit à une conception matérialiste, monistique, de l'homme, et, par-delà l'homme considéré comme une partie de la nature, à une conception matérialiste, monistique, de l'ensemble du monde matériel objectif, qui existe indépendamment de notre conscience, ainsi que de ses lois.
Bien qu'il tombe parfois dans le mécanicisme, Tchernychevski s'affirme comme un matérialiste conséquent par sa conception des phénomènes de la nature. Le principe anthropologique en philosophie a été entre ses mains un moyen efficace de déconsidérer la religion et l'idéalisme, ces assises idéologiques du vieux monde de l'exploitation. D'où son importance progressiste dans la Russie d'alors.

On sait que défendant le principe anthropologique contre l'idéalisme et la religion, Tchernychevski se référait à Feuerbach comme au penseur qui avait appliqué ce principe dans sa philosophie. Mais on ne doit pas pour autant identifier la position de Tchernychevski et celle de Feuerbach, et fermer les yeux sur ce qui distingue essentiellement leurs philosophies.
Feuerbach, on le sait, s'est adonné à l'étude de la religion, et notamment du christianisme. Affirmant que l'essence de l'homme est à la base de la notion de Dieu, il démontrait que le monde surnaturel, le monde de la religion, a pour substance les sentiments de l'homme, ses désirs et ses pensées, mais déformés, « mystifiés ». D'où sa conclusion principale: l'explication de la religion est dans l'anthropologie. L'anthropologisme de Feuerbach prend une forme théologique et s'érige en religion nouvelle.

Le matérialisme de Tchernychevski est entièrement dégagé des adjonctions éthico-religieuses et idéalistes propres à la philosophie de Feuerbach. La tendance à donner à sa philosophie une teinture religieuse était profondément étrangère à Tchernychevski. Il avait une conscience très nette de l'antagonisme foncier des conceptions du monde matérialiste et religieuse, et avec une logique rigoureuse, il opposait son principe matérialiste à la religion et à l'obscurantisme clérical.
Critiquant l'idéalisme, et surtout l'idéalisme de Hegel, Feuerbach s'attache ensuite à prouver que l'esprit absolu de la philosophie de Hegel n'est autre chose que la raison humaine affranchie des bornes que lui fixent les sens. Selon Feuerbach, l'explication de l'idéalisme est également dans l'anthropologie. Et il en tire cette conclusion que la vraie philosophie, ce n'est ni l'idéalisme, ni le matérialisme, mais l'anthropologie. On notera, dans cette manière de poser la question, le désir de placer la philosophie anthropologique au-dessus du matérialisme et de l'idéalisme, de trouver une « troisième » voie en philosophie. On n'ignore pas que Feuerbach s'élevait même contre l'emploi du mot « matérialisme ».

Tout en défendant le principe anthropologique en philosophie, Tchernychevski était loin de penser que sa philosophie tenait le milieu entre l'idéalisme et le matérialisme. Il se déclarait au contraire résolument matérialiste et c'est entre le matérialisme et l'idéalisme que, selon lui, passait la principale ligne de démarcation en philosophie. Tchernychevski fut, à l'époque prémarxiste, le penseur qui soutint la lutte la plus vive et la plus conséquente contre l'idéalisme sous toutes ses formes.
Feuerbach avait fait de l'anthropologie un principe philosophique universel sur lequel il basait aussi sa sociologie. Mais voulant expliquer les faits de la vie sociale par les propriétés physiques ou morales de l'homme, considérées comme abstraites et immuables, il versa fatalement dans des spéculations idéalistes et la métaphysique. En conférant aux rapports sociaux une forme religieuse, Feuerbach dénaturait le processus réel du développement historique.

Prenant pour base de sa méthodologie le principe anthropologique, Tchernychevski s'est également proposé de donner une explication approfondie des phénomènes de la vie sociale. Il a voulu appliquer ce principe à l'esthétique, à l'éthique, à l'économie politique et à la sociologie. Mais s'il permettait de résoudre d'un point de vue matérialiste le problème fondamental de la philosophie, celui du rapport de la pensée à la matière, à la nature, le principe anthropologique était impuissant à expliquer l'homme concret, historique, en partant de l'homme abstrait, impuissant à donner une solution matérialiste aux problèmes posés par toute théorie de la société. Le principe anthropologique de Tchernychevski est matérialiste lorsqu'il est appliqué à la nature, idéaliste quand il veut expliquer l'histoire. Aussi Lénine a-t-il noté, dans ses Cahiers philosophiques: «... L'expression « principe anthropologique » en philosophie, employée par Feuerbach et Tchernychevski, est trop restreinte (20). »

Tchernychevski n'était pas un philosophe au sens étroit du mot. C'était un homme d'action révolutionnaire. Contrairement à Feuerbach, qui fit preuve de la plus grande indifférence pour l'action politique, il reconnaissait le rôle très important de la politique révolutionnaire et ne séparait pas la philosophie de la pratique de la démocratie révolutionnaire.

Il a critiqué avec véhémence la théorie raciste dont il a dévoilé les dessous de classe. Il établissait un lien direct entre la théorie raciste et l'esclavage qui florissait alors aux Etats-Unis. « Les propriétaires d'esclaves, disait-il, étaient des hommes de race blanche, alors que les esclaves étaient des Nègres; c'est pourquoi l'apologie de l'esclavage a pris, dans les traités savants, la forme d'une théorie selon laquelle il existerait une différence foncière entre les races humaines. » On imagina une théorie d'après laquelle les esclaves « étaient dans leur masse des hommes d'une autre nature » et «  il est des peuples que la nature a prédestinés à l'esclavage ». Tchernychevski a combattu énergiquement les théories de ce genre. « Pour qui cherche dans l'anthropologie la solution des grands problèmes historiques », disait-il, il ne fait aucun doute que « toutes les races proviennent de mêmes ancêtres ». Toutes les différences que l'on peut observer à l'heure actuelle non seulement entre les races, mais aussi entre les peuples d'une seule et même race, ont une origine « purement historique » et s'expliquent par les conditions de leur vie sociale. Tchernychevski notait que les conditions de vie diffèrent non seulement chez les divers peuples et races, mais aussi chez les membres d'une même nation, ceux-ci se divisant en classes sociales et en groupements professionnels qui se distinguent sensiblement les uns des autres. Par son train de vie et sa mentalité, dit Tchernychevski, un haut dignitaire portugais est beaucoup plus proche d'un haut dignitaire suédois que d'un paysan de son propre pays. De même, un paysan portugais ressemble plus à un paysan écossais ou norvégien qu'à un riche négociant de Lisbonne. L'inégalité économique est à l'origine des classes, de la domination d'une classe sur une autre, de l'oppression d'une classe par une autre, et des luttes qu'elles se livrent. Tchernychevski s'est haussé jusqu'à l'intelligence de la division de la société en classes et du rôle de la lutte de classes dans le processus du développement historique.

Ainsi, quand il traitait les problèmes concrets de la vie sociale, Tchernychevski s'élevait bien au-dessus de l'horizon étroit du principe anthropologique tout abstrait. «... L'homme, écrivait-il, n'est pas une personnalité civile abstraite, mais un être vivant, dans la vie et le bonheur duquel le côté matériel (la condition économique) joue un rôle très important. » La lutte révolutionnaire active avait donc conduit Tchernychevski à se faire une conception historique et matérialiste plus concrète de l'homme, conception qui sortait du cadre anthropologique abstrait. Tchernychevski fut un grand économiste de la période prémarxiste. Il voulait une étude concrète, historique, des phénomènes sociaux, et par là il dépassait singulièrement Feuerbach, dont la sociologie s'étayait sur le principe purement abstrait de « l'amour ». Mais tout en se référant sans cesse à la « situation économique », aux « formes d'existence », aux « conditions matérielles » considérées comme la source du développement social, Tchernychevski ne pouvait encore, bien entendu, montrer que la base de la société est la somme de rapports de production historiquement déterminés. Tchernychevski ne pouvait encore mettre au point une théorie matérialiste de l'histoire.

Dans la théorie de la connaissance, Tchernychevski est décidément matérialiste et soutient une lutte implacable contre le scepticisme, l'agnosticisme, le kantisme, le néokantisme et autres variétés d'idéalisme.

A-t-il des mains celui dont les deux mains sont intactes? demande-t-il ironiquement aux naturalistes qui professent l'idéalisme subjectif. Montrant que celui-ci conduit à nier l'existence de notre propre organisme, Tchernychevski poursuit: «...Si nous connaissons notre organisme, nous connaissons aussi les habits que nous portons, la nourriture que nous mangeons, l'eau que nous buvons, le blé dont nous faisons notre pain, le four dans lequel nous le cuisons, nos maisons, les champs où nous cultivons le blé, les forêts, les briqueteries, les carrières d'où nous tirons des matériaux pour construire nos habitations, etc., etc. Bref, si nous sommes des êtres humains, nous connaissons un nombre incalculable d'objets; nous les connaissons directement, immédiatement; nous connaissons ces objets eux-mêmes. Cette connaissance nous est donnée par notre vie réelle. »

Pour Tchernychevski notre pensée ne peut exister qu'en relation avec les objets qui« existent indépendamment de nous. « De par sa nature, la sensation suppose nécessairement l'existence de deux éléments de la pensée, réunis en une même pensée: d'abord, l'objet extérieur qui provoque la sensation; ensuite, l'être qui sent se produire en lui une sensation. » La substance des représentations de l'homme « dépend non de lui, mais des objets qui tombent sous ses sens... La pensée est produite par les objets ou les phénomènes qui produisent use impression ».

C'est là une conception purement matérialiste de la source de nos connaissances. Elle prend pour point de départ les objets qui existent indépendamment de notre conscience et agissent sur nous sont à l'origine de nos représentations et de nos pensées. La vérité n'est pas engendrée par la raison, elle est donnée par la vie, la réalité, elle s'acquiert par l'intermédiaire des organes des sens.

Les connaissances de l'homme étant déterminées par le monde extérieur, par l'action de ce dernier sur nos organes des sens, Tchernychevski en déduit sans hésiter cette autre conclusion matérialiste, que nos sensations doivent être le reflet adéquat des objets qui les provoquent en nous. Il attaque vigoureusement Kant et ses partisans qui prétendent démontrer qu'il n'est pas donné à l'homme de connaître les objets tels qu'ils sont en réalité. Pure sottise, dit Tchernychevski, « si nous sommes sains d'esprit et avons les yeux normaux. Un homme sain d'esprit voit de ses yeux normaux les objets qu'il regarde ». « Nous voyons les objets tels qu'ils existent réellement. »

Tchernychevski ne nie pas la relativité de nos connaissances, mais il fait très justement observer que les idéalistes subjectifs et les agnostiques donnent à ces mots un tout autre sens. On « en use comme d'un terme spécieux, qui ne choque pas les profanes, pour camoufler cette idée que notre connaissance des objets extérieurs n'est pas une connaissance valable, mais une illusion ». Il nous fait ici toucher du doigt le vice essentiel du subjectivisme, de l'agnosticisme et du relativisme, pour qui la relativité de la connaissance exclut tout contenu objectif.

Tchernychevski proteste énergiquement contre pareille interprétation. Prenez, dit-il, la connaissance que les hommes ont de l'eau. Les sauvages ne connaissaient peut-être qu'un état de l'eau: l'état liquide; les hommes ont appris par la suite que cette eau se transforme en vapeur quand elle bout et en glace quand elle se congèle. Plus tard on a établi la composition chimique de l'eau. Mais le fait que les hommes ont complété peu à peu leurs connaissances au sujet de l'eau contredit-il la justesse des connaissances qu'en avaient les sauvages? Nullement. « L'eau tant qu'elle n'est ni glace, ni neige et ni vapeur, l'eau au sens restreint du mot, est celle qu'ils connaissent. Et les connaissances qu'ils ont à son sujet sont des connaissances exactes; très sommaires, mais exactes. »

Par conséquent, l'extension de nos connaissances ne fait que compléter, approfondir et enrichir nos idées antérieures, en nous rapprochant toujours davantage de la vérité objective. Tchernychevski se refusait à reconnaître les barrières infranchissables établies par les agnostiques entre la connaissance humaine et le monde matériel. Il avait foi en la force de la raison, de la science, de la pratique qui était à ses yeux le critère décisif de la vérité. Soulignant le rôle immense de la pratique dans le processus de la connaissance, il écrivait: «La pratique est la grande justicière des mensonges et des illusions, dans les choses pratiques, mais aussi dans le domaine des sentiments et de la pensée. Aussi est-elle aujourd'hui considérée en matière scientifique comme le principal critère dans tous les cas litigieux. Ce qui, dans le domaine théorique, est sujet à discussion, trouve sa solution définitive dans la pratique de la vie réelle. » Tchernychevski a abordé la solution de ce problème: quel est le rapport entre la vérité absolue et la vérité relative? - problème résolu pour la première fois par le matérialisme dialectique. Il a formulé cette pensée très juste qu'« il n'est pas de théorie de l'objet sans une histoire de l'objet ».

Les principes du matérialisme philosophique de Tchernychevski ont trouvé leur expression la plus complète dans son célèbre ouvrage « Le principe anthropologique en philosophie », paru en 1860. Cet ouvrage, qui fut le manifeste théorique de la démocratie révolutionnaire russe, donna lieu à l'une des batailles idéologiques les plus acharnées de toute l'histoire de la lutte du matérialisme contre l'idéalisme, bataille qui était un des éléments de la situation révolutionnaire générale de cette époque.

Le premier qui s'éleva contre Tchernychevski fut Iourkévitch, professeur à l'Académie de théologie de Kiev. Dans son article « De la science de l'esprit humain », cet obscurantiste l'attaquait avant tout pour avoir résolu d'un point de vue matérialiste le problème fondamental de la philosophie. Contrairement à Tchernychevski, lourkévitch affirmait que l'unité de la nature humaine reposait sur une base spirituelle, sur l'éternité de l'esprit; il dressait un dualisme insurmontable entre l'expérience « extérieure » et l'expérience « interne ». Il qualifiait d'absurde l'idée selon laquelle l'action extérieure peut conduire à la sensation; la sensation est une cloison étanche, un mur qui sépare la conscience du monde extérieur. Contrairement à Tchernychevski, qui invitait à unir étroitement la philosophie et les sciences de la nature, la psychologie et la physiologie, lourkévitch niait a priori qu'on pût expliquer la psychologie de l'homme par les processus physiologiques sous-jacents, et il s'appliquait à « démontrer » l'autonomie complète de la « science de l'esprit » par rapport aux sciences de la nature. Puis ce fut, dans la revue Rousski Vestnik [Le Messager russe] (février 1861), l'article de Katkov « Dieux anciens et dieux nouveaux », également dirigé contre Tchernychevski. Katkov reprochait à l'école dont Tchernychevski était le chef de manquer d'esprit critique et d'indépendance dans l'étude des idées philosophiques. Et pour conclure, il recommandait chaudement l'article de lourkévitch. Le numéro 3 du Rousski Vestnik publia un autre article contre Tchernychevski et Dobrolioubov: «Notre langue, ou ce que sont les siffleurs », toujours de Katkov. Dans les numéros d'avril et de mai, celui-ci reproduisait de longs passages de l'article de lourkévitch, précédés d'un éloge enthousiaste de l'auteur.

En faisant de l'article de lourkévitch son drapeau de combat contre le matérialisme de Tchernychevski, le camp de Katkov s'assignait pour tâche de battre le parti de Tchernychevski dans les autres domaines également, et avant tout dans celui de la politique, en s'attachant à saper le prestige de Tchernychevski, idéologue de la révolution paysanne.

Ainsi, la bataille qui s'engagea autour du « Principe anthropologique en philosophie » n'était rien moins qu'une polémique entre des écoles et des tendances académiques. Le désaccord entre les deux camps était complet dans tous les domaines: théorique, social et politique. C'était une lutte entre deux conceptions du monde, -le matérialisme et l'idéalisme, - qui traduisait le conflit entre les deux grandes tendances sociales et politiques existant en Russie aux années 60: la démocratie révolutionnaire d'une part, le front unique de la réaction de l'autre. La religion et l'idéalisme étaient l'arme des partisans de l'ancien régime, depuis les apologistes déclarés de celui-ci jusqu'aux « critiques » libéraux. Par contre, le camp de la démocratie révolutionnaire marchait au combat sous le drapeau de l'athéisme, de la science et du matérialisme. D'où l'âpreté et la violence de la bataille qui se déroula autour du « Principe anthropologique en philosophie ».

Tchernychevski répondit à ses critiques par ses « Perles polémiques ». Après la parution de la première série des « Perles polémiques », la revue libérale Otétchestvsnnyé Zapiski entra à son tour en campagne contre Tchernychevski. Doudychkine, rédacteur de la rubrique de la critique, inséra dans le numéro de juillet une notice spéciale sur le premier article des « Perles polémiques », où il faisait lui aussi un éloge dithyrambique de lourkévitch.
Tchernychevski se rendait parfaitement compte du sens politique et social de la campagne déchaînée contre lui. Aussi avait-il parfaitement raison de traiter ses ennemis de réactionnaires, et leurs systèmes philosophiques idéalistes de bric-à-brac dont tirait parti la réaction.

Le ton calme et méprisant des « Perles polémiques » exaspéra les ennemis de Tchernychevski. Ils redoublèrent d'impudence, allant jusqu'à la délation pure et simple; c'était en quelque sorte un prélude aux sévices dont le grand révolutionnaire devait être l'objet un an plus tard de la part du gouvernement tsariste.

Tchernychevski fut jeté en prison et réduit au silence au moment où la Russie éprise de liberté avait tant besoin d'entendre sa voix; il subit la dégradation civique et fut envoyé au bagne.
Mais l'opinion progressiste comprenait très bien que sur le plan moral et idéologique la victoire était restée à Tchernychevski. Sa propagande en faveur de la philosophie matérialiste laissa une trace ineffaçable dans la société russe. Par sa lutte contre la religion et l'idéalisme Tchernychevski développa, fortifia et transforma en une arme encore plus redoutable les magnifiques traditions matérialistes de la philosophie russe. Evoquant celles-ci, Lénine citait le nom de Tchernychevski à côté de celui de Plékhanov. Tchernychevski a le grand mérite d'avoir propagé ces traditions et d'avoir formé dans l'esprit de ces traditions toute une génération d'esprits avancés.

Tchernychevski déporté, le tsarisme s'attacha à détruire à tout jamais la puissante influence révolutionnaire qu'il exerçait sur la partie progressiste de la société russe. Mais le grand démocrate devint au contraire pour la Russie révolutionnaire le symbole du dévouement et de la fidélité au peuple et à la patrie. Le tsarisme n'atteignit pas davantage son but sous un autre rapport: ni les cruautés, ni les conditions inhumaines dans lesquelles Tchernychevski vécut au bagne et en déportation ne purent briser ni le penseur ni le révolutionnaire.

Bien qu'il vécût dans l'isolement le plus complet, il comprit, d'après les nouvelles fragmentaires qui arrivaient jusqu'à lui, le danger croissant que représentaient la philosophie néokantienne et l'idéalisme subjectif qui devenaient alors à la mode, et il chercha à les combattre. Le seul moyen d'entrer en contact avec le monde extérieur sont les lettres qu'il écrit à ses proches et à ses amis. Il fait donc de ces lettres une tribune où il expose en détail ses idées sur la nécessité d'une conception du monde matérialiste avancée et sur l'hostilité de l'idéalisme à la science, où il appelle à une lutte intransigeante contre l'idéalisme. Il raille les naturalistes en quête d'une philosophie générale qui mordent à l'hameçon des philosophes bourgeois prêchant le subjectivisme et l'agnosticisme. Il traite sans ménagement les savants qui voient en Kant un « compagnon ». « Mon ami, écrit Tchernychevski dans une lettre où il persifle Helmholtz, il est inadmissible qu'un mathématicien, qu'un naturaliste « voie » quoi que ce soit « comme Kant ». Kant nie toutes les sciences de la nature, il nie la réalité des mathématiques pures. Cher ami, Kant se fiche de tout, de ce dont tu t'occupes et de toi-même. Kant n'est pas un compagnon pour toi. »

Dans ses lettres de Sibérie, il s'affirme une fois de plus comme l'ennemi intransigeant de toutes les déviations d'une conception du monde scientifique, comme un matérialiste militant. La bataille qu'il mena aux années 70 et 80 contre les kantiens et les idéalistes subjectifs est sans aucun doute l'une des pages les plus brillantes de l'histoire de la philosophie matérialiste en Russie.

On sait que le niveau idéologique et l'esprit de principe de la lutte menée par Tchernychevski ont incité Lénine à mettre celle-ci en parallèle avec la critique à laquelle Engels soumettait à l'époque cette même philosophie bourgeoise en Occident. Tout en signalant certaines lacunes, qui s'expliquent historiquement, du matérialisme de Tchernychevski, Lénine souligne que dans sa critique de l'idéalisme, «... Tchernychevski est bien à la hauteur d'Engels quand il reproche à Kant non pas son réalisme, mais son agnosticisme et son subjectivisme; non pas d'admettre la «chose en soi», mais de ne pas savoir déduire de cette source objective notre connaissance . . .(21) ».

Tchernychevski fut non seulement un grand matérialiste, mais aussi un dialecticien remarquable. Il a défendu d'une manière conséquente l'idée de l'unité du monde, qui réside dans sa matérialité. Mais dans cette unité, telle que la conçoit Tchernychevski, il existe des différences, des contradictions. Ainsi, la nature humaine qui est une, dit-il, se manifeste par deux sortes de phénomènes qualitativement différents: les phénomènes physiques et les phénomènes moraux. « L'union dans un même objet de qualités absolument hétérogènes est une loi universelle. » Les combinaisons les plus complexes de la matière manifestent des propriétés que n'ont pas les éléments simples qui les composent. Ainsi, l'hydrogène et l'oxygène combinés dans des proportions déterminées donnent l'eau, qui possède une foule de propriétés que n'avaient ni l'oxygène ni l'hydrogène. Tchernychevski montre par cet exemple qu'« une différence quantitative devient différence qualitative »-. Dans ses commentaires sur un livre de Carpenter, il parle des différentes formes de mouvement; il y déclare que la transformation de la chaleur en mouvement mécanique et inversement, est une loi de la nature.

Cette conception de la matière et du mouvement fait que son matérialisme est libre du mécanicisme étroit de l'ancien matérialisme. Tchernychevski envisage la réalité telle qu'elle est, dans son mouvement et son devenir dialectique. A la suite de Biélinski et de Herzen il place, contrairement à l'idéaliste Hegel, sa dialectique sur le terrain matérialiste.

Ce n'est pas dans l'abstrait qu'il s'intéressait à la dialectique. Elle était pour lui l'instrument qui devait permettre de résoudre les problèmes du mouvement démocratique révolutionnaire. Tchernychevski fut l'un des premiers en Russie à appliquer sciemment la méthode dialectique pour étayer l'action révolutionnaire.

Aucune tâche historique importante, enseignait-il, ne peut être réalisée sans combat. Il savait aussi que pour avoir plus de chance d'aboutir à la victoire, tout combat doit être bien dirigé et organisé. Mais que faut-il pour que l'homme ne reste pas le témoin passif des événements qui se préparent, pour qu'il y prenne une part active? Organiser l'action en s'appuyant non sur un idéal abstrait, mais sur la réalité. -« Seuls les désirs qui reposent sur la réalité ont une portée sérieuse, écrivait Tchernychevski; le succès ne peut couronner que les espérances nées de la réalité, que les actions accomplies par les forces et dans les conditions données par elle. » D'où l'importance de tenir compte des conditions dont dépend, directement ou non, une action donnée, car cela nous permet de prévoir la tournure que peuvent prendre les événements et d'arrêter en conséquence la conduite à tenir. La victoire de l'action révolutionnaire est donc inconcevable sans une science de la tactique; et le véritable révolutionnaire ne peut manquer d'être aussi un tacticien. La condition indispensable d'une ligne de conduite et d'une tactique justes, est une étude concrète des phénomènes, un mode de penser concret, ce qui caractérise au premier chef la méthode dialectique.

Tchernychevski oppose sa méthode dialectique concrète à la pensée métaphysique abstraite. Celle-ci part de principes éternels, absolus; or, «tout dépend des circonstances, des conditions de lieu et de temps ». Un exemple : la guerre est-elle pernicieuse ou bienfaisante? Il est impossible de répondre dans l'abstrait. Il est des guerres pernicieuses aux peuples: les guerres de conquête et de rapine. Mais d'autres guerres sont bienfaisantes et justes, comme celle de 1812 à qui « le peuple russe dut son salut ».

Dans la nature et la société humaine rien n'est figé ni immuable. Tchernychevski savait que c'est là le résultat de contradictions internes. «. . . Toute forme de vie, écrivait-il, est polarisation -magnétisme, électricité; - partout vous constatez le dédoublement d'une force qui se précipite dans des directions opposées (22) ... » Le révolutionnaire ne doit pas ignorer cette opposition, ces tendances qui s'excluent mutuellement. Il doit savoir arrêter sa conduite suivant les circonstances de lieu et de temps.

Tchernychevski critiquait sévèrement quiconque ne voyait dans l'histoire qu'une évolution et croyait aux réformes. Il réfutait les thèses de l'économiste américain Carey qui prêchait l'harmonie des intérêts de classe. Le processus du développement, disait-il, n'est pas la lutte de deux forces équivalentes qui s'équilibreraient; dans ce processus, une des parties l'emporte sur l'autre. «... L'unité fondamentale se décompose en une multitude de tendances dont l'une, la plus favorisée par les circonstances historiques, devient prépondérante, refoule toutes les autres à l'arrière-plan. » La lutte des contradictions inconciliables trouve sa solution dans la révolution, dans des explosions, dans l'anéantissement de l'ancien et l'apparition du nouveau. «... Le mouvement s'opère par bonds successifs... . » Un grand problème historique ne peut être résolu que par une révolution. La révolution est la grande force créatrice de l'histoire. Tchernychevski se servit donc de la méthode dialectique pour prouver théoriquement l'imminence de la révolution paysanne.

Dans son article « Critique des préventions philosophiques contre la possession communale du sol »-, il s'est proposé de démontrer, en partant de la loi dialectique de la négation de la négation, que le socialisme était possible en Russie sans passer par la phase du développement capitaliste. Il se rendait parfaitement compte que le capitalisme, qui ne fait que modifier la forme de l'exploitation de l'homme par l'homme, apporte la ruine à la grande majorité de la population travailleuse. Idéologue de la paysannerie révolutionnaire, Tchernychevski ne voulait pas que le peuple russe connût le même sort. Il a donné dans ses œuvres une critique profonde du capitalisme. Tout en se félicitant du progrès technique et scientifique accompli par le capitalisme pendant la première période de son développement, et en reconnaissant la nécessité d'en tirer parti,

Tchernychevski était un ennemi résolu de l'instauration en Russie du capitalisme en tant que régime économique et social.
Il croyait possible de ne point passer par le stade de développement capitaliste, et il sut produire des arguments théoriques de poids en faveur de sa thèse. Là encore, il parlait non en penseur de cabinet, mais en adversaire politique des apologistes diplômés du capitalisme. Socialiste convaincu et ennemi de la propriété privée, Tchernychevski fait appel à tous les arguments pour discréditer les économistes bourgeois qui prônent les « bienfaits » du capitalisme soi-disant « éternel ». Il démontre que la propriété privée fera nécessairement place à la propriété collective des moyens de production. Par là, l'étape supérieure de l'évolution de la société, qui coïncide par la forme avec l'étape inférieure: la période de la propriété communautaire primitive, est en quelque sorte un retour à celle-ci sur une base nouvelle. Tchernychevski voyait là une manifestation de la loi dialectique universelle de la négation de la négation.

Tchernychevski est persuadé que le capitalisme doit être remplacé par le socialisme, et que l'on peut réaliser le socialisme sans passer par le capitalisme. Et il croit précisément la Russie capable d'opérer cette transformation grâce à la survivance de la communauté paysanne. Il est à noter qu'ici Tchernychevski raisonne dans l'abstrait et qu'il pèche directement contre son propre principe, selon lequel la pensée doit être concrète. Mais cette fois encore, il a cherché à s'appuyer sur la méthode dialectique. Il était convaincu qu'appliquée à l'histoire de la société, la dialectique apportait la certitude que la chute du tsarisme et la victoire du socialisme étaient nécessaires et inévitables.

Il était profondément utopique d'affirmer, comme Tchernychevski, que grâce à la communauté paysanne la Russie s'acheminerait vers le socialisme sans passer par le capitalisme, encore que cette manière d'envisager une voie de développement non capitaliste fût des plus intéressantes. Si le socialisme de Tchernychevski, qui plaçait ses espoirs dans la révolution paysanne, était un socialisme utopique, sa méthode dialectique, fondement théorique de cette révolution paysanne et de ce socialisme utopique, était elle aussi abstraite et bornée. La fusion du socialisme scientifique et de la dialectique matérialiste ne pouvait être réalisée que par le marxisme, sur la base de la lutte de classe du prolétariat conscient de son rôle historique de créateur d'une société nouvelle.

Tchernychevski n'a pas créé une théorie achevée de la dialectique. Il en a bien compris et appliqué certains éléments. Mais ceux-ci ne forment pas un tout harmonieux et systématisé. Son principe anthropologique, notamment, l'en empêchait. Il affirme avec raison l'unité de l'homme, de l'univers, des lois de la nature et la connaissabilité du monde grâce à nos organes des sens. Mais il est moins heureux quand il s'efforce de mettre en évidence, au sein de cette unité, l'hétérogénéité et le caractère particulier de chaque phénomène, les formes de transition et la spécificité de la connaissance. Parce qu'il s'appuyait sur l'action de la paysannerie révolutionnaire en Russie, Tchernychevski a été plus loin que tous les autres penseurs avant Marx. Le léninisme, théorie la plus révolutionnaire de notre époque, a fait siennes les meilleures traditions des démocrates révolutionnaires russes dont Tchernychevski fut le représentant le plus remarquable.

C'est sur le terrain de l'esthétique que Tchernychevski livra son premier combat à l'idéalisme. C'est ici que le grand matérialiste et démocrate révolutionnaire russe reçut son baptême du feu.

L'intérêt qu'il portait à l'esthétique n'était pas fortuit. L'art progressiste, et surtout la littérature - celle de Pouchkine, de Griboïédov, de Lermontov, de Gogol notamment, - ont joué en Russie un rôle capital dans l'évolution de la pensée sociale. L'esthétique était depuis longtemps l'arène d'une lutte acharnée entre les différentes forces sociales qui se disputaient l'influence sur la vie intellectuelle et sociale du pays. Comme Biélinski, le démocrate révolutionnaire Tchernychevski a voulu mettre l'art au service de la grande lutte libératrice.
L'obstacle principal était ici l'esthétique idéaliste qui régnait en Occident et qui, après la mort de Biélinski, relevait la tête en Russie et s'appliquait à détourner du réalisme l'art avancé au nom de « l'art pour l'art ». La théorie de « l'art pour l'art » avait un caractère de classe nettement marqué: elle visait à entraîner l'opinion loin des problèmes brûlants de l'actualité, vers le monde des « émotions sublimes », étrangères aux réalités du servage, à la lutte contre le servage. Dénoncer cette théorie était donc une nécessité non seulement théorique, mais aussi politique et pratique.

L'esthétique idéaliste puisait ses principaux arguments dans l'arsenal de la philosophie allemande. C'est pourquoi, lorsque Tchernychevski battait en brèche Hegel et son école, il portait par là même un rude coup aux esthètes idéalistes russes du camp de la noblesse et du libéralisme.

Tchernychevski est persuadé que l'esthétique dépend de la conception du monde, dont elle est un élément. « Le respect de la vie réelle, la méfiance à l'égard des hypothèses a priori, alors même qu'elles sont agréables à l'imagination ...» doivent être à la base des idées scientifiques générales appelées à transformer l'esthétique. Les envolées fantaisistes, sans fondement, nuisent à la science, mais aussi à l'art qui doit également prendre appui sur le terrain solide de la réalité. Dans sa thèse les Rapports esthétiques entre l'art et la réalité, Tchernychevski s'est fixé pour tâche de conformer les problèmes de l'esthétique à sa philosophie matérialiste. Dans les conditions de la Russie d'alors, quand l'idéalisme avait envahi l'esthétique, rien peut-être n'était plus important et plus actuel que d'élaborer les principes généraux de celle-ci. Il fallait détruire de fond en comble l'édifice des théories idéalistes dans ce domaine. Ce fut en même temps pour Tchernychevski l'occasion de bâtir une théorie nouvelle, matérialiste, de l'art. Ceux qui affirmaient que Tchernychevski se proposait de détruire toute esthétique avaient donc tort. Combattant la vieille esthétique idéaliste, il défendit toujours l'esthétique matérialiste, scientifique et militante, entièrement conforme aux intérêts de la démocratie révolutionnaire.

Pour Tchernychevski, appliquer les principes de la philosophie matérialiste à l'esthétique, c'était avant tout résoudre d'un point de vue réaliste le problème des rapports de l'art et de la réalité.

L'esthétique régnante donnait à ce problème une solution toute idéaliste: la nature et la vie de l'homme ne sont pas vraiment belles par elles-mêmes; la beauté est une création de notre imagination, de l'art. La source de l'art est dans le désir qu'a l'homme de remédier à l'absence du beau dans la réalité objective. Tchernychevski a montré l'inconsistance de ce point de vue.
Pour résoudre le problème des rapports de l'art et de la réalité, le matérialiste Tchernychevski devait naturellement tourner le dos à l'esthétique idéaliste. Il fit de la réalité le point de départ de sa théorie de l'art en général et du beau en particulier. « Le beau, c'est la vie «•: telle est la formule fondamentale de sa théorie esthétique. « Est beau l'être en qui nous voyons la vie telle qu'elle doit être selon l'idée que nous nous faisons d'elle; est beau l'objet en qui la vie se manifeste ou qui nous rappelle la vie. »

Tchernychevski établit ensuite que les diverses classes de la société se font une idée différente de la vie. Pour le paysan, par exemple, l'idée de la vie s'associe toujours à celle du travail, d'une bonne isba, d'une nourriture copieuse, etc. Aux yeux des petites gens, il faut pour être beau avoir un teint frais, des joues vermeilles, de la corpulence, indice d'une santé florissante. Les classes gouvernantes, qui ignorent le travail physique et vivent dans le désœuvrement, ont une autre conception de la beauté. Elles n'estiment rien tant qu'un teint pâle, un organisme délicat, etc., qui sont l'effet d'un certain genre de vie. Tchernychevski donne ainsi une brillante analyse sociologique de la notion du beau. Il comprend que les normes esthétiques ont une base économique et sociale. En esthétique comme en philosophie, il est très près du marxisme.

Après avoir réfuté les arguments des esthètes idéalistes, Tchernychevski conclut par cette thèse matérialiste fondamentale: la réalité est supérieure à l'art; l'art n'est que le reflet de la réalité; ni pour la force, ni pour l'éclat, ni pour la plénitude, il ne peut être comparé aux objets, aux faits, aux événements de la vie réelle qu'il reflète. Tchernychevski affirme le primat de la réalité matérielle sur l'œuvre d'art. Et cela, dès avant « Le principe anthropologique en philosophie », dans les Rapports esthétiques entre l'art et la réalité. L'intransigeance à l'égard de l'idéalisme sous toutes ses formes caractérise dans une égale mesure ces deux ouvrages. Le mouvement démocratique révolutionnaire de la société russe avait besoin d'une théorie philosophique, éthique et esthétique efficiente, qui répondît à ses aspirations. Cette théorie, c'est son chef, Tchernychevski, qui la lui donna.

L'esthétique idéaliste réduisait au beau, et à lui seul, le domaine de l'art. Tchernychevski protesta énergiquement contre cette manière de voir. La sphère de l'art, disait-il, est plus vaste que le domaine du beau. L'objet de l'art, c'est la nature, la vie, et « par vie réelle il faut naturellement entendre non seulement les rapports de l'homme avec les objets et les êtres du monde objectif, mais aussi sa vie intérieure; parfois l'homme vit de rêves; alors les rêves ont pour lui (jusqu'à un certain point et pour un certain temps) une valeur objective; plus souvent encore l'homme vit dans le monde de ses sentiments; ces états, s'ils présentent un intérêt, sont également reproduits par l'art. »- L'art, comme la science, a pour objet tout ce qui est susceptible d'intéresser l'homme. Ils diffèrent en ceci que la science s'exprime à l'aide de concepts et de déductions logiques, alors que l'art recourt à des images. Pour Tchernychevski comme pour Biélinski l'art, comme la science, est un moyen de connaître la réalité.

Tout en affirmant que l'art est une reproduction de la réalité au moyen d'images, Tchernychevski ne pensait pas pour autant qu'il s'agissait là d'une simple copie. La création artistique demande une vive imagination, un esprit pénétrant et un goût développé. Tchernychevski apprécie chez l'écrivain l'union « du talent et de la pensée, laquelle fortifie le talent et lui donne un sens, communique la vie et la beauté à ses ouvrages »-. Il combattait avec ardeur pour un art et une littérature pénétrés de hautes idées, ce qui exige que l'artiste, l'écrivain, marche aux premiers rangs de la société, que dans ses œuvres il reflète la réalité, mais encore l'explique et la juge, qu'il se fasse l'interprète des idées avancées de son temps.
Malgré ses lacunes, qui découlent du principe anthropologique en philosophie, l'esthétique de Tchernychevski, comme celle de Biélinski, est en grande partie la nôtre. « Un art militant, a dit Jdanov, qui lutte pour les plus beaux idéaux du peuple: c'est ainsi que les grands écrivains russes se représentaient l'art et la littérature. Tchernychevski, qui de tous les socialistes utopistes se rapprocha le plus du socialisme scientifique et dont les œuvres, disait Lénine, « respirent la lutte de classe », enseignait que l'art a pour tâche de faire connaître la vie, mais aussi d'apprendre aux hommes à apprécier correctement les phénomènes sociaux (23). »

Dans sa lutte contre le servage, Tchernychevski mena le combat sur tous les fronts, y compris celui de l'éthique, de la morale. A la morale des oppresseurs, il opposa une théorie à la base de laquelle, conformément à sa philosophie, il plaçait l'homme, ses besoins naturels, son bonheur. Sa théorie de l'égoïsme raisonnable fut l'expression de sa morale démocratique révolutionnaire.
L'homme dont les actes s'inspirent non d'idées abstraites et qui lui sont étrangères, mais de ses propres intérêts, est un égoïste, dit Tchernychevski. L'égoïste, ici, est opposé à l'individu passif, résigné et soumis, chez qui toute dignité humaine est étouffée. L'« égoïsme » bien compris n'est que la liberté complète de l'individu, écrivait aussi Pissarev. Et de fait, dans la bouche de tous les penseurs radicaux des années 60, époque où la vie publique et privée était soumise à une réglementation sévère, ce mot avait une portée émancipatrice indéniable.

Tchernychevski oppose sa morale non seulement à la morale féodale et religieuse, qui berce l'homme de fables sur la vie d'outre-tombe, mais encore à la morale bourgeoise et philistine de l'intérêt mesquin et de l'égoïsme grossier. La morale de Tchernychevski ne sépare pas l'intérêt privé de l'intérêt public, elle tend au contraire à les combiner rationnellement. Mieux: la morale de l'égoïsme raisonnable exige de l'individu qu'il s'élève à la conscience du bonheur général. C'est le cas, on le sait, des héros de son roman Que faire? Animés d'un profond amour des travailleurs, ils haïssent, comme Tchernychevski lui-même, les hommes et les classes qui exploitent cruellement, affament et insultent les masses travailleuses, ceux qui s'attaquent au bonheur de la majorité. Dans ce roman, Tchernychevski esquisse son idéal de l'homme fort, intransigeant, qui lutte avec abnégation contre le servage, pour le bonheur du, peuple. L'éthique de Tchernychevski se propose de former des révolutionnaires prêts à tous les dévouements, de donner une arme aux combattants de la révolution paysanne. Toute une génération de révolutionnaires prolétariens a fait siennes, dans les combats contre l'autocratie et la bourgeoisie, les plus belles qualités exaltées par Tchernychevski.

Celui-ci nie le libre arbitre; il estime que tous nos actes sont déterminés et visent à satisfaire nos besoins, à assurer notre bonheur. Mais s'il en est ainsi, pourquoi certaines de nos aspirations sont-elles considérées comme morales, et les autres non? Par elles-mêmes, répond Tchernychevski, ces aspirations ne sont ni bonnes, ni mauvaises; elles le deviennent en fonction des conditions de vie. L'organisation défectueuse de la société fait que l'intérêt privé et l'intérêt public sont en désaccord, et que l'intérêt de qui aspire au bonheur entre en conflit avec les intérêts des autres hommes. Donnez à l'homme des conditions de vie normales, faites disparaître tout ce qui l'humilie et l'estropie, et alors la largeur et la clarté d'esprit, les plus nobles qualités, seront à la portée de tous. Elles deviendront inhérentes à l'homme dont les forces et les facultés auront été placées dans des conditions de développement normales. Les actes de chacun, qui auront pour but de satisfaire ses besoins personnels, seront en même temps des actes altruistes. Ainsi, par son éthique également, Tchernychevski conclut à la nécessité d'une révolution et d'une transformation de la société sur des bases socialistes.

Les actions humaines doivent être fondées sur la raison. Le vrai et le bien sont une seule et même chose. Mais il y a raison et raison, et la notion de « raisonnable » est elle aussi différemment interprétée. Où doit-on, dans ces conditions, chercher le principe d'une morale universelle? Dans la raison de « l'homme en général ». « La science ne reconnaît pour vrai que ce qui constitue la nature de l'homme; le bien n'est pour elle que ce qui est utile à l'homme en général; tout ce qui, dans les idées d'un peuple ou d'une classe, s'écarte de cette norme, constitue une erreur ... » On voit par là que l'éthique de Tchernychevski, malgré des considérations profondes sur les conceptions différentes que les peuples se font du « bien » et du « mal » aux diverses époques de leur histoire, s'appuie dans l'ensemble sur l'anthropologie et, de ce fait, pèche par abstraction.
Développant la théorie du matérialisme historique, Lénine a toujours souligné le rôle accélérateur, organisateur et transformateur des idées, des partis et des classes révolutionnaires. Ici encore Tchernychevski nous est proche. S'attaquant aux fondements du servage, il entend établir une morale militante, convie l'homme à jouer un rôle actif, créateur, révolutionnaire. Mais il ne pouvait, bien entendu, se hausser alors à une conception réellement scientifique de l'activité sociale des hommes et, partant, de leur éthique.
Cette grande existence si remplie fut toujours et avant tout animée d'un profond amour du peuple russe, d'une volonté constante de lutter pour le bonheur de son pays. Le patriotisme était à l'origine de ses sentiments et de ses pensées. Tchernychevski, a écrit Lénine, était mû par un « amour véritable de sa patrie (24) ...»

«... Le rôle historique de tout grand homme en Russie, disait Tchernychevski, se mesure aux services qu'il a rendus à la patrie; sa dignité humaine, à la vigueur de son patriotisme. » Et faisant allusion à Biélinski, il écrivait: «Les mérites de la critique pendant la période de Gogol sont nombreux; mais tous ils n'avaient de vie, de sens et de force que par l'unique passion qui les animait: un ardent patriotisme. »

Tchernychevski a soutenu une lutte énergique contre les cosmopolites bourgeois: Babst, Tchitchérine, Katkov et consorts. Il disait que chez le peuple russe « le sentiment de fierté nationale est extrêmement développé, comme dans nulle autre nation civilisée ». Il avait foi dans le grand avenir de la Russie. « Une heureuse destinée nous est garantie pour des siècles, celle de nous rendre nous-mêmes et de rendre notre vie toujours meilleurs. » Mais il combattait par ailleurs le nationalisme et exaltait la solidarité des travailleurs de toutes les nationalités.

Le patriotisme de Tchernychevski était organiquement lié à son démocratisme révolutionnaire: être patriote signifiait pour lui lutter avec abnégation contre ceux qui asservissent le peuple et empêchent la Russie de devenir forte et heureuse. Jeune encore, il pensait: « Contribuer à la gloire, non passagère mais éternelle, de sa patrie et au bonheur de l'humanité: est-il rien de plus sublime, de plus digne d'envie ? »

Toute sa vie, Tchernychevski a servi sa patrie loyalement et avec abnégation. Penseur et révolutionnaire, il a contribué à la gloire de la Russie et laissé une trace profonde dans sa vie sociale et intellectuelle. Il a joué un rôle très important dans l'évolution intellectuelle de Dobrolioubov, d'Antonovitch, de Pissarev, de Chelgounov, de Serno-Soloviévitch et de bien d'autres militants en vue du mouvement démocratique révolutionnaire en Russie. Les meilleurs représentants de nombreuses nations ont subi son influence bienfaisante: Chevtchenko et Franko en Ukraine, Nikoladzé et Tchavtchavadzé en Géorgie, Nalbandian en Arménie, Akhoundov en Azerbaïdjan, Svétozar Markovitch en Serbie, Karavélov et Botev en Bulgarie, pour ne citer que ceux-là. Cette influence a fortement marqué l'art et la littérature russes. Ses idées ont trouvé une brillante confirmation dans les travaux du grand physiologiste Sétchénov dont Les réflexes du cerveau (1863) ont été un triomphe pour le matérialisme.

L'œuvre de Tchernychevski est des plus variées. Philosophe de génie, économiste, sociologue, historien, critique littéraire, philosophe, romancier, publiciste et organisateur de la démocratie révolutionnaire: cette énumération, bien incomplète, témoigne de son savoir encyclopédique et de l'ampleur de son activité. Son œuvre embrasse tous les domaines de la connaissance à son époque.

«... Je ferais bon marché de ma vie pour que triomphent mes convictions... . », écrivait dans son journal intime Tchernychevski étudiant. Il a en effet toujours placé la patrie par-dessus tout et rien n'a jamais pu ébranler sa volonté de défendre les intérêts du peuple.

Rien n'est plus néfaste pour la cause révolutionnaire, affirmait Tchernychevski, que l'indécision dans la lutte. Un vrai révolutionnaire doit savoir que les intérêts qui s'affrontent sont inconciliables, que la lutte engagée est une lutte à mort, que si l'ennemi n'est pas anéanti, c'est lui qui nous anéantira. Aussi la loi suprême du combat révolutionnaire est-elle d'écraser complètement l'ennemi. Pour servir la patrie et la révolution, il faut consentir aux privations et aux sacrifices. Et par ses ouvrages Tchernychevski a formé des hommes qui n'avaient pas peur des difficultés, allaient au-devant d'elles et luttaient pour en triompher. Un révolutionnaire, un patriote, disait-il, est un homme d'une facture à part, fort, énergique, dévoué à son peuple et à sa patrie.

Tchernychevski avait une foi profonde en l'avenir radieux, l'avenir socialiste, du peuple russe. « Aimez-le, écrivait-il, allez au-devant de lui, travaillez pour lui, rapprochez-le, transportez-en dans le présent tout ce que vous pourrez. »

Tchernychevski et les roturiers révolutionnaires dont il était le chef considéraient que leur rôle historique était de hâter par leur action révolutionnaire l'avènement de la société socialiste. Ils considéraient comme un grand honneur que cette mission difficile, mais noble et glorieuse, leur fût échue. Mais le socialisme ne pouvait vaincre et n'a vaincu en Russie que parce qu'il était un socialisme prolétarien, s'appuyant sur la grande théorie du marxisme-léninisme. La Grande Révolution socialiste d'Octobre a triomphé parce que sa victoire avait été organisée par le Parti communiste.

Le mérite insigne de Tchernychevski, précurseur de la social-démocratie russe, est d'avoir été de ces génies de l'humanité qui, pour reprendre ses propres termes, « devançant leur époque, ont eu la gloire de prédire l'aurore qui allait se lever et le courage de saluer sa venue ».

La Russie a su rejeter le joug séculaire du tsarisme, des grands propriétaires fonciers et de la bourgeoisie, mettre fin à l'exploitation.

Après avoir édifié le socialisme, elle s'avance d'un pas ferme dans la voie du communisme. Elle est devenue le pays le plus avancé, qui montre la route aux autres. Le peuple soviétique est fier de Tchernychevski, représentant éminent de la pensée révolutionnaire russe. Révolutionnaire intrépide, écrivain et savant de génie, Tchernychevski a mérité la profonde gratitude et le respect de toute l'humanité progressiste.

NOTES
1. V. Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, Editions en langues étrangères, Moscou 1952, p. 422.
2. K. Marx, le Capital, Bureau d'Editions, Paris 1938, t. i, p. 25.
3. N. Tchernychevski, Œuvres complètes, 1906  (éd. russe), t.  i, p
4.V. Lénine, Œuvres (éd. russe), t. 17, p. 95.
5. Ibidem.
6. Ibidem, p. 96.
7. Ibidem, p. 95
8. N. Tchernychevski, Œuvres complètes, 1906, t. X. 2e partie, pp. 301-302.   .
9. V. Lénine, Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les social-démocrates. Editions en langues étrangères, Moscou 1954, p. 178..
10. Dans cette lettre Biélinski dénonçait le servage, le pouvoir monarchique et l'Eglise orthodoxe. - (N. R.)
11.  K. Marx et F. Engels, Correspondance avec les hommes politiques russes. Editions politiques d'Etat, 1947, p. 29
12. Décembristes, révolutionnaires russes issus de la noblesse qui dirigèrent le 14 décembre 1825 un soulèvement armé contre la tyrannie du tsar. - (N. R.)
13. Narodnœia Volia [La Volonté du peuple], société clandestine terroriste organisée en 1879 pour mener une lutte révolutionnaire contre le tsarisme. - (N. R.)
14. V. Lénine, Œuvres choisies en deux volumes, Editions en langues étrangères, Moscou I954i 2e partie, p. 278.
15. K. Marx,   le   Capital,   Postface   de   la  seconde   édition   allemande,   Bureau d'Editions, Paris 1938, t. i, p. 25.
16. N. Tchernychevski, Œuvres complètes, 1959, t. i, p. no.
17 Ibidem, p. 356.
18 Ibidem.
19. V. Lénine, Œuvres choisies en deux volumes, t. i, ire partie, p 222.
20. V. Lénine, Cahiers philosophiques, 1947  (éd. russe), p. 58.
21. V. Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, p. 420.
22. N. Tchernychevski. Œuvres inédites (éd. russe), 1939, p. 60
23. A. Jdanov,  Rapport  sur  les  revues  « Zvezda »   et  « Leningrad »,   Editions politiques d'Etat, 1946, p. 24.
24. V. Lénine, Œuvres choisies en deux volumes, t. I, 2e partie, p. 409.

 

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