Extrait de « Mes rencontres avec Lénine »
de Nicolas Valentinov

Chapitre Quatrième : LÉNINE ET TCHERNYCHEVSKI

 

Mes efforts pour connaître Lénine m'avaient donc permis de faire certaines découvertes; par exemple, son amour de la nature et l'appréciation qu'il portait sur Tourgueniev. Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. Celle dont je vais parler concerne l'écrivain révolutionnaire Tchernychevski (1828-1889).

A la fin de janvier 1904, je trouvai, dans un petit café d'une des rues donnant sur la place Plaine-de-Plainpalais, Lénine, Vorovski et Goussev. J'étais arrivé le dernier et ne savais pas comment avait commencé la conversation entre Vorovski et Goussev. J'avais seulement entendu Vorovski passer en revue toute une série d'œuvres littéraires qui, après avoir connu un grand succès, s'étaient flétries au bout d'un certain temps, parfois fort bref, au point de n'inspirer plus que l'ennui ou l'indifférence. Je me souviens qu'il avait notamment cité le Werther de Goethe, plusieurs œuvres de George Sand, et, dans la littérature russe, La Pauvre Lise de Karamzine, ainsi que d'autres ouvrages, parmi lesquels Signe des temps, de Mordovtsev (Danil Mordovtsev (1830-1905). Le roman évoqué, dans lequel l'auteur essaie de tracer des types d'« hommes nouveaux », fut très populaire dans les milieux révolutionnaires.) . Je me mêlai à la conversation et dis que, puisqu'on parlait de Mordovtsev, on pouvait aussi bien mentionner Que faire? de Tchernychevski.

Comment les gens avaient-ils pu s'enthousiasmer pour un tel ouvrage? Il n'est guère de livre plus pauvre, plus primaire, et en même temps plus prétentieux. La plupart des pages de ce roman tant vanté sont écrites dans une langue qui en rend la lecture impossible. Ce qui n'empêchait pas Tchernychevski, quand on faisait remarquer qu'il n'avait aucun talent, de répondre avec hauteur : « Je ne suis pas plus mauvais que d'autres, que l'on considère comme de grands romanciers. »
Jusqu'alors, Lénine avait laissé errer distraitement son regard, sans prendre aucune part à la conversation. Entendant mes paroles, il se dressa d'un coup, dans un violent grincement de chaise. Son visage s'était fait de marbre et le rouge lui était monté aux pommettes, comme à chaque fois qu'il se mettait en colère.
« Vous rendez-vous compte de ce que vous dites? me lança-t-il. Comment peut-on avoir l'idée baroque, absurde, de trouver primaire et pauvre l'œuvre de Tchernychevski, le plus grand et le plus doué des représentants du socialisme avant Marx? Marx lui-même le considérait comme un grand écrivain russe.
- Ce n'est pas à cause de Que faire? qu'il l'a jugé ainsi. Marx n'avait certainement pas lu ce livre.
- Qu'en savez-vous? J'affirme qu'il est inadmissible qu'on trouve Que faire? primaire et pauvre. Ce livre a suscité des centaines de vocations révolutionnaires. Aurait-ce été possible si Tchernychevski avait été primaire et pauvre? Il a enthousiasmé mon frère, il m'a enthousiasmé moi-même. " II m'a labouré de fond en comble ". Quand avez-vous lu Que faire?... Ça ne sert à rien de le lire quand on est encore au berceau. Le roman de Tchernychevski est beaucoup trop compliqué, trop plein d'idées, pour qu'un jeune homme puisse le comprendre et l'apprécier. J'ai essayé, je crois, de le lire à quatorze ans. Lecture inutile et superficielle. Mais, après l'exécution de mon frère (1), sachant que le roman de Tchernychevski avait été l'un de ses livres de chevet, je me suis mis à le lire pour de bon, et j'y ai passé non pas des jours, mais des semaines. C'est alors seulement que j'en ai compris toute la profondeur. C'est une œuvre qui vous marque pour la vie entière. Les œuvres pauvres ne font pas cet effet-là.
- Ce n'est donc pas par hasard, dit Goussev, qu'en 1902 vous avez intitulé votre livre Que faire?
- Quel hasard pourrait-il y avoir là, à votre avis? » répondit Lénine.

Associer Tchernychevski à Marx, c'était pour moi à l'époque une chose inconcevable. C'est pourquoi, de nous trois, je fus sans doute celui qui accorda le moins d'importance aux paroles de Lénine. Vorovski, en revanche, s'y intéressa vivement. Il demanda à Lénine quand il avait lu les autres ouvrages de Tchernychevski et, d'une façon générale, quels auteurs avaient eu la plus grande influence sur lui, dans la période précédant son initiation au marxisme.

Lénine n'avait guère pour habitude de parler de lui. Cela suffisait déjà à le distinguer de la grande majorité des gens. Cette fois-là, pourtant, il répondit avec force détails à la question de Vorovski et nous raconta en quelque sorte une page de sa vie. En 1919, au cours de sa brève présidence des Éditions d'État, Vorovski jugea bon de consigner par écrit ce qu'il avait entendu en janvier 1904. Voulait-il introduire ce récit dans l'édition des œuvres de Lénine, qu'on commençait alors à établir, ou faire un article sur lui? Je ne sais. Souhaitant fournir une relation aussi exacte que possible, il appela à la rescousse les deux autres auditeurs présents lors de cette conversation, à savoir Goussev et moi.

Le meilleur moyen eût été de s'adresser à Lénine lui-même. Vorovski l'avait fait, mais s'était attiré une réponse irritée : « Ce n'est pas le moment de s'occuper de ces bagatelles » . Goussev, qui était sur le front de la guerre civile, ne fut pas d'un grand secours à Vorovski. Il lui renvoya, presque sans aucune note, le cahier dans lequel de larges marges avaient été ménagées, déclarant qu'il ne se rappelait pas grand-chose. De mon côté, j'introduisis dans le manuscrit quelques remarques, d'ailleurs très brèves, et certaines expressions de Lénine qui s'étaient gravées dans ma mémoire. Le manuscrit de Vorovski était très bien fait et très complet. Ensuite, je ne revis plus Vorovski. Il fut bientôt nommé ambassadeur en Italie, et assassiné à Lausanne en 1923.

Le compte rendu de Vorovski jetait une lumière nouvelle sur la genèse de la formation spirituelle et politique de Lénine. Je dois reconnaître que tout cela, je ne l'ai compris qu'avec beaucoup de retard. Toujours est-il que ce document établissait, en citant les paroles mêmes de Lénine, que celui-ci était révolutionnaire avant de connaître le marxisme, que c'était Tchernychevski qui l'avait « labouré de fond en comble » pour l'attirer vers la révolution. Il faut donc abandonner l'idée fausse, entretenue avec constance, selon laquelle ce seraient Marx et le marxisme seuls qui auraient formé Lénine. Grâce à Tchernychevski, Vladimir Oulianov avait déjà, lorsqu'il rencontra le marxisme, un solide bagage d'idées révolutionnaires, lesquelles avaient composé la physionomie politique particulière qui allait être celle de Lénine. Tout ceci est extrêmement important et se trouve en flagrante contradiction, tant avec les canons du Parti qu'avec les biographies officielles de Lénine.
Je ne sais ce qu'est devenu le compte rendu de Vorovski.

S'il a disparu, comme on le dit en U.R.S.S. (2) les notes que j'ai prises durant les quelques jours qu'il fut entre mes mains acquièrent une grande importance. Je regrette vivement de ne pas avoir, en 1919, considéré ce document avec toute l'attention qu'il méritait et de n'avoir pas pris la peine de le copier intégralement. Mais voici le récit de Lénine :
«Je crois que de ma vie, même en prison à Pétersbourg et en Sibérie, je n'ai jamais autant lu que dans l'année qui a suivi mon expulsion de Kazan et mon envoi en résidence forcée à la campagne (3), Je m'enivrais de lecture de l'aube à la nuit. Je lisais les cours de la faculté, pensant qu'on me permettrait bientôt de revenir à l'Université. Je lisais de la littérature. Nekrassov m'enthousiasmait. Ma sœur et moi rivalisions à qui apprendrait le plus vite le plus grand nombre de ses vers. Mais je lisais surtout les anciens articles du Sovrémennik, des Otetchestvennyê Zapiski et du Vestnik Evropy (4). Ils contenaient ce qui avait paru de meilleur et de plus intéressant sur les problèmes sociaux et politiques au cours des dernières décennies. Mon auteur préféré était Tchernychevski. Je lisais et relisais jusqu'à la dernière ligne tout ce que le Sovrémennik avait publié de lui. C'est grâce à Tchernychevski que je fis connaissance avec le matérialisme philosophique. Il fut le premier à me montrer le rôle de Hegel dans l'évolution de la pensée philosophique, et c'est par là que je compris la méthode dialectique de Marx. Je lus d'un bout à l'autre les remarquables essais de Tchernychevski sur l'esthétique, l'art, la littérature. Je compris la figure révolutionnaire de Biélinski. Je lus tous les articles de Tchernychevski sur la question paysanne, ses notes sur la traduction de L'Économie politique de Stuart Mill. Et comme Tchernychevski fustigeait la science économique bourgeoise, ce fut une bonne préparation pour passer plus tard à Marx. Je lus avec beaucoup d'intérêt et de profit les études, remarquablement profondes, de Tchernychevski, mon petit crayon à la main, notant des passages entiers et faisant des résumés. J'ai longtemps conservé par la suite les cahiers où j'avais mis tout cela.

L'étendue encyclopédique des connaissances de Tchernychevski, la clarté de ses vues révolutionnaires, son impitoyable talent de polémiste, autant de choses qui me conquirent. Ayant pu connaître son adresse, j'allai même jusqu'à lui écrire - et fus très déçu de ne pas recevoir de réponse. La nouvelle de sa mort, survenue un an après, me fit beaucoup de peine. Tchernychevski, bâillonné par la censure, ne pouvait écrire librement. Il fallait deviner la plupart de ses opinions. Mais en se plongeant longuement, comme je l'ai fait, dans ses articles, on trouve infailliblement la clef qui permet de déchiffrer ses opinions politiques, même lorsqu'elles sont exprimées à mots couverts. Il y a des musiciens dont on dit qu'ils ont l'oreille absolue. Il y a des gens dont on peut dire qu'ils ont un flair révolutionnaire absolu. Tel était Marx, tel fut aussi Tchernychevski. Jusqu'à ce jour, aucun révolutionnaire russe n'a compris ni jugé de façon aussi fondamentale, aussi pénétrante et aussi forte, la lâcheté, la vilenie et la trahison inhérentes à tout libéralisme. Dans les revues qui me passaient entre les mains, il y avait peut-être des études sur le marxisme - de Mikhaïlovski ou de Joukovski, par exemple. Je ne saurais honnêtement dire aujourd'hui si je les ai lues ou non. Mais une chose est certaine : avant de connaître le tome I du Capital de Marx et Nos désaccords de Plekhanov, elles n'avaient pas attiré mon attention. Pourtant grâce aux articles de Tchernychevski, j'avais commencé à m'intéresser aux questions économiques, et en particulier à la vie rurale russe. J'y ai été poussé par les essais de V. V. [Vorontsov], de Gleb Oupenski, d'Engelhardt. de Skaldine. Avant de connaître Marx, Engels et Plekhanov, c'est Tchernychevski seul qui a exercé sur moi l'influence principale, dominante, et cela a commencé avec Que faire?

Le plus grand mérite de Tchernychevski, c'est d'avoir montré, non seulement que tout homme vraiment honnête, et qui pense correctement, doit être révolutionnaire, mais aussi, chose plus importante encore, quel genre de révolutionnaire il doit être, quelles règles il doit suivre, comment il doit marcher vers son but, par quels procédés et quels moyens il peut l'atteindre. Ce mérite efface tous ses défauts, défauts d'ailleurs imputables moins à lui-même qu'au faible degré de développement des rapports sociaux de son époque.
Parlant de l'influence essentielle que Tchernychevski a exercée sur moi, je ne saurais omettre de mentionner une autre influence, complémentaire, celle de Dobrolioubov, ami et compagnon de route de Tchernychevski. J'avais également entrepris sérieusement la lecture de ses articles dans le Sovrémennik. Deux d'entre eux, l'un sur Oblomov, le roman de Gontcharov, l'autre sur A la veille, de Tourgueniev, me frappèrent comme un coup de foudre. J'avais déjà lu A la veille, mais je l'avais lu avec des yeux d'enfant. Dobrolioubov me fit changer d'attitude. Je relus Oblomov et A la veille annotés, pour ainsi dire, par Dobrolioubov. De sa critique d'Oblomov, il avait fait un mot d'ordre, un appel à la volonté, à l'action, à la lutte révolutionnaire. Quant à son analyse d'A la veille, c'est une véritable proclamation révolutionnaire, écrite d'une façon qui la rend aujourd'hui encore inoubliable. Voilà comment il faut écrire! Quand nous avons fondé la revue Zaria (5), j'ai dit et répété à Starovier et à Véra Zassoulitch : " C'est ça, le type de critique littéraire qu'il nous faut ". » Mais voilà : « Nous n'avions pas de Dobrolioubov - Dobrolioubov, qu'Engels a appelé le " Lessing socialiste ". »

* * *

En rentrant à notre hôtel, Goussev se moqua de moi : « Ilitch voulait vous arracher les yeux pour la manière cavalière avec laquelle vous avez abordé Tchernychevski! Il est clair que le Vieux ne l'a pas oublié. Je ne me serais cependant jamais douté que Tchernychevski ait pu lui tourner à tel point la tête quand il était jeune. »

Je m'en serais douté encore moins que lui. Cette idylle de Lénine avec Tchernychevski me laissait perplexe. Je trouvais vraiment curieux que le livre terne, ennuyeux - exsangue - qu'était Que faire? ait pu « labourer de fond en comble » Lénine et le « marquer pour la vie ». J'étais à mille lieues de soupçonner que c'était la même veine psychologique, idéologique et révolutionnaire qui, dissimulée mais bien vivante, courait du Que faire? de Tchernychevski au Que faire? de Lénine, bien au-delà de l'identité des titres. Force m'était de constater qu'un côté important de la pensée de Lénine m'échappait. Un souvenir vint encore accroître ma perplexité.

En 1899, lorsque j'étais à Oufa, je voyais souvent un vieux populiste du nom d'Olchevski, qui habitait la même maison que moi. Il était grand amateur de « petits verres » accompagnant des zakouskis aux champignons. Après le sixième ou le septième « petit verre », il entrait dans une transe politico-sentimentale larmoyante. Il parlait alors de ses activités révolutionnaires dans les années 1860, et en venait invariablement à célébrer la gloire de Tchernychevski, qui était pour lui un grand révolutionnaire, un guide, un maître dont les hommes parleraient encore avec vénération « dans cent ans ». Je lui demandai un jour de me prêter les œuvres les plus marquantes de cet auteur. Il alla chercher, dans quelque mystérieuse cachette, plusieurs brochures, dont une édition - genevoise, je crois -de Que faire? Il me les confia en me demandant d'en prendre soin comme de la prunelle de mes yeux et me fit jurer de les lui rendre aussitôt lues sans la moindre petite tache, sans une seule page malencontreusement cornée. Par contraste avec le tome I du Capital de Marx (dont les jeunes social-démocrates que nous étions ne se séparaient pas), écrit dans une langue admirable, rempli de formules brillantes et de perspectives audacieuses, Tchernychevski me sembla être le Trédiakovski de l'économie politique.

Je fis part de cette opinion à Olchevski, qui entra aussitôt dans une rage folle, me traita de « cochon farci de marxisme, incapable de rien comprendre » et resta trois semaines sans m'adresser la parole. Sa colère n'avait rien que de très normal : étant populiste, il ne pouvait souffrir qu'on rabaisse celui qui avait été le prophète du populisme. Mais n'était-il pas étrange que, cinq ans après, un marxiste orthodoxe me prît furieusement à partie pour voler au secours de Tchernychevski, en déclarant inacceptable la façon cavalière dont je parlais de lui. « II m'a labouré de fond en comble » : il y avait là de quoi tomber à la renverse pour ceux qui, comme moi, avaient cru que c'était Marx qui avait labouré Lénine!
A la fin de 1904, alors que je prenais de plus en plus mes distances avec le groupe bolchevik, je voyais fréquemment Véra Zassoulitch. Une fois, je lui exprimai mon étonnement de voir les gens de sa génération considérer Tchernychevski comme un grand maître de la révolution.
« Le connaissez-vous? me demanda-t-elle.
- Bien sûr. Je l'ai lu, mais sans y trouver ce que vous ou, par exemple, Lénine, y trouvez.
Non, vous ne le connaissez pas, vous ne le connaissez pas! me lança-t-elle avec force. Cela vous serait d'ailleurs difficile. Tchernychevski devait recourir à des hiéroglyphes pour échapper à la censure. Notre génération pouvait et savait les déchiffrer, mais vous, jeunes gens des années quatre-vingt-dix, ignorez cet art. Prenez un passage quelconque de ses œuvres et il vous semblera vide, alors qu'il recèle une grande pensée révolutionnaire. Tchernychevski donnait toujours la clef de ses hiéroglyphes à ses amis et aux principaux collaborateurs du Sovrémennik; elle parvenait aux milieux révolutionnaires où elle se transmettait de bouche à oreille. Ses œuvres possédaient ainsi une espèce de code chiffré, qui devait rester longtemps encore en vigueur, alors que Tchernychevski était exilé en Sibérie et ne savait plus à qui donner la clef de ses articles. Ne connaissant pas ce code, vous ne pouvez comprendre Tchernychevski. »

Zassoulitch me donna ensuite quelques exemples de ces clefs. Malheureusement, je ne me souviens que de l'une d'entre elles. Dans un de ses articles sur l'institution en Russie d'associations rurales communautaires, Tchernychevski fait allusion à la quantité de « vieilles bâtisses » dispersées dans tout le pays qui pourraient servir parfaitement à cette fin. Pour tromper la censure, il accompagne cette désignation de descriptions volontairement confuses et embrouillées. Les « vieilles bâtisses », me dit Zassoulitch, c'étaient les monastères et certaines églises qui pourraient servir à l'installation des phalanstères.

J'écoutai avec intérêt ces explications mais ne fus qu'à moitié convaincu : car, à dix-huit ans, Lénine ne connaissait pas ce code dont parlait Zassoulitch - et cependant il avait parfaitement compris Tchernychevski. Sans doute cela venait-il de son flair pour détecter la « dynamite » révolutionnaire partout où elle se trouvait.

Ainsi, ne pas comprendre Tchernychevski, c'était se condamner à ne pas comprendre un élément essentiel de la personnalité de Lénine, de ses conceptions et sentiments. Cependant, je ne veux pas laisser l'impression que j'en suis resté à cette incompréhension. A l'instar de Lénine, je me suis mis à étudier Tchernychevski « le crayon à la main », à rassembler tout ce qui était nécessaire pour connaître l'homme et son temps. Avec un grand retard, je compris qu'il était tout autre que je ne me l'imaginais.

Il y a eu, en mars 1963, cent ans qu'ont paru dans le Contemporain les premiers chapitres de Que faire? Je reconnais maintenant l'énorme signification révolutionnaire du roman Que faire? tout en continuant à juger l'œuvre primaire et son auteur sans aucun talent littéraire, ainsi qu'à critiquer nombre de ses raisonnements socio-économiques. D'autre part, la personne même de Tchernychevski m'est peu sympathique. Ses articles, son journal de 1848-1849, aussi bien que ses lettres de Sibérie à ses fils (1877-1878), trahissent une présomption sans bornes : il est persuadé qu'il est le premier dialecticien du monde et qu'il ne profère que des vérités absolues. Je crois toutefois avoir saisi comment et en quoi il a « labouré » Lénine. On le comprend mieux lorsqu'on a constaté que nombre de traits de caractère sont communs aux deux hommes, à commencer par une foi illimitée en leur propre personne. C'est pourquoi, sans entrer dans le détail du lien idéologique existant entre Lénine et Tchernychevski (6), je veux ici brièvement exposer l'idée que je me suis faite du système politico-social de Tchernychevski, une fois délivré de mon ignorance première.

* *  *

Chez les Tchernychevski, on était prêtre de père en fils depuis trois générations (le clergé séculier est marié, dans l'église orthodoxe). Lui-même, jusqu'à dix-sept ans, étudia au petit séminaire, puis au séminaire, pour se préparer à la prêtrise, en qualité de pasteur et de prédicateur. A dix-sept ans, il quitta le séminaire pour l'Université, rompant avec la religion pour devenir matérialiste et athée militant, en même temps que révolutionnaire extrémiste. De prédicateur de l'orthodoxie, il devint prédicateur du communisme. Mais, de son enfance et de son passage au séminaire, il devait garder une tendance à prêcher, qui se retrouve dans sa façon de penser et d'écrire. La lecture des œuvres de Louis Blanc, Considérant, Saint-Simon, Fourier, Blanqui et, d'une manière générale, l'étude de la Révolution française, l'amènent à vingt ans à se déclarer jacobin, montagnard, « conspirateur », « partisan décidé des socialistes et des communistes », et à croire qu'il sera le « chef de l'extrême gauche ». Il écrit dans son journal qu'il vit « une attente insurmontable et [éprouve] la soif d'une proche révolution ». Il rêve d'une presse clandestine pour imprimer les proclamations appelant la paysannerie russe à la révolte (ce qu'il fit treize ans plus tard, en 1861). « Mon état d'esprit est tel, dit-il, que je dois m'attendre d'une minute à l'autre à l'arrivée des gendarmes qui viendront m'arrêter » (ce qui, effectivement, se produisit en 1862). A partir de 1857, Tchernychevski entreprend dans le Sovrémennik la publication d'une série d'articles développant les thèses de l'idéologie révolutionnaire qui a reçu le nom de populisme.

De France, où il avait émigré, Herzen avait, dès 1849, esquissé cette idéologie, mais ce fut Tchernychevski qui devint la plus haute autorité et le guide des populistes. Il nourrissait une haine violente contre le régime bourgeois « injuste » de l'Europe occidentale, avec sa propriété privée et son système capitaliste, dont il fallait être, comme il disait, « socialistophobe » et « communistophobe » pour ne pas voir la nocivité. Le prolétariat européen, réduit à « vendre son travail » pour vivre, lui semblait alors être un honteux résidu de « l'époque de l'esclavage ». Il avait le plus profond mépris pour les représentants politiques de la société bourgeoise, à commencer par les libéraux, qu'il estimait organiquement incapables de satisfaire les besoins vitaux du peuple, et tout juste bons à lui proposer une « rosé des Alpes ». Il était persuadé qu'une « nouvelle époque de l'histoire universelle » allait s'ouvrir, et s'ouvrait déjà, pour remplacer la dure époque qui était la sienne. Cette nouvelle époque apporterait « l'idée de justice, d'alliance et de fraternité entre les hommes », l'aspiration à s'unir en « associations », ce qui permettrait l'organisation « la plus avantageuse, pour tous, de la production et de la consommation », avec une répartition des biens égale entre tous. « La fraternité doit se traduire, dans l'agriculture, par la mise en commun des terres, et dans l'industrie, par la remise des fabriques et des usines entre les mains de tous ceux qui y travaillent. » A la devise libérale « laisser faire, laisser passer », il opposait une action directe du gouvernement destinée à orienter toute l'activité humaine vers la satisfaction des besoins et du bien-être de la population. Pour s'exprimer en langage moderne, il était partisan d'une économie planifiée : il voulait appliquer à la production le principe de l'autofinancement et son « calcul exact ». Dès 1860, il prônait les statistiques, invitant à suivre l'exemple des États-Unis d'Amérique.

Estimant donc que l'Europe contemporaine « n'est pas un paradis », Tchemychevski, comme tous les populistes, soulignait que la Russie ne devait pas copier l'Occident, mais suivre une autre voie de développement, bien supérieure à celle de l'Europe. « Pourquoi, s'exclamait-il, devrions-nous boire la coupe amère qu'ont bue les autres? Nous pouvons préparer un meilleur breuvage. » Cette conception était également celle du courant slavophile. Ses racines plongent très loin dans l'histoire russe - elles se découvrent en fait au xvr siècle, alors que prenait corps l'idée du rôle mondial que devait jouer Moscou, en tant que « Troisième Rome ». La conception slavophile ne comportait pas seulement la conviction que la Russie était meilleure que l'Europe : elle y ajoutait le messianisme, la prétention d'enseigner et d'éclairer cette Europe. Toujours selon les slavophiles, la Russie acquérait ce droit de par la religion orthodoxe, qui, ayant pénétré l'âme du pays, la transformait en une « Sainte Russie » bien supérieure spirituellement à un Occident où catholicisme et protestantisme avaient dénaturé le vrai christianisme. Bien que les slavophiles ne fussent en rien des révolutionnaires, les populistes les rejoignaient sur plusieurs points. Certains d'entre eux en étaient même si proches qu'ils semblaient n'être que des « slavophiles révoltés ».

La commune (obchtchina) paysanne russe était l'icône des populistes russes, « l'institution sacrée et salvatrice ». De son adoption, selon Tchernychevski, « dépend le bien-être des classes rurales de l'Europe occidentale ». Par sa « juste » répartition de la terre entre tous ses membres, la commune « préserve » la Russie du « fléau du prolétariat », partie intégrante de la civilisation occidentale. « Ce qui semble utopie dans un pays est réalité dans un autre » et « ce qui semble d'une insurmontable difficulté à l'Anglais et au Français existe en Russie, à l'état de fait, dans la vie du peuple ». Ce culte de la commune était partagé par les slavophiles. Tchernychevski les en louait et polémiquait âprement avec les occidentalistes, qui refusaient de voir dans la commune une « institution sacrée » et pensaient que c'était une forme sociale primitive, condamnée à disparaître, comme cela s'était produit en Europe.

Cependant, s'ils s'accordaient pour célébrer les vertus de la commune et refuser la « voie européenne », les populistes n'en étaient pas moins divisés sur la façon de concevoir le passage au socialisme. C'est ainsi que, dans les années 1870, certains d'entre eux, qui avaient formé le parti Terre et Liberté, ne mettaient pas au premier plan les problèmes politiques. Ils estimaient que si la Russie était dotée d'une constitution avant que la révolution sociale n'eût triomphé, cela servirait les seuls intérêts de la bourgeoisie, qui en profiterait pour prendre le pouvoir, puis pour réduire le peuple en esclavage, comme elle l'avait fait en Europe, au grand dam du socialisme. A leurs yeux, la république bourgeoise était l'ennemie du socialisme : cela était suffisamment démontré par l'écrasement de la Commune de Paris en 1871. Certains disaient même : « Maudite soit la liberté, si elle est bourgeoise. » La devise des populistes de Terre et Liberté était : « Tout pour le peuple, tout par le peuple. » Ils estimaient qu'il fallait éveiller le peuple, l'appeler à la révolte, et que c'était lui qui, entraîné par ses aspirations socialistes manifestées dans l'institution de la commune, jetterait spontanément les bases d'un socialisme autogestionnaire. « II faut supprimer tout pouvoir étatique », disait Bakounine.

Telle n'était pas la position de Tchernychevski. Pour lui, la tâche essentielle était le renversement de l'autocratie. En 1861, au moment de la suppression du servage, il écrivit à l'intention des paysans une proclamation démagogique, rédigée en style populaire, pour les inciter à exiger du tsar l'accomplissement de tous leurs désirs, faute de quoi ils le « mettront en forteresse et le jugeront pour désobéissance ». De la formule : « Tout pour le peuple, tout par le peuple », il retenait la première partie, mais, à la place de « tout par le peuple », il mettait : tout par l'intelligentsia, tout par une minorité agissante et éclairée, capable, non seulement d'éveiller le peuple, mais encore de le diriger, de lui indiquer « scientifiquement » les voies de la vie nouvelle et de l'aider à y parvenir.

Il y a là une contradiction chez Tchernychevski. D'une part, c'est un sec déterministe, qui accorde peu d'importance au rôle de la personnalité, en vertu du principe que tout se produit « selon les lois immuables de la nécessité historique ». Mais d'autre part, c'est un volontariste qui prône une conception héroïque de l'histoire, où la personnalité joue le rôle d'une puissance créatrice : « Bien des siècles s'écouleront avant que les hommes puissent se passer de guides, d'oracles, de personnalités fortes, actives et fermes. » Cette direction autoritaire lui semble spécialement nécessaire en Russie, où la société « ne semble pas pouvoir faire un pas sans le soutien d'une forte personnalité ».

Il accordait une énorme importance au rôle des révolutionnaires « actifs et forts ». Dans Que Faire? — écrit en forteresse - il réussit, malgré la censure, à composer une espèce d'hymne en leur honneur, remplaçant le mot « révolutionnaires » par l'expression « hommes nouveaux » : « Chacun d'eux est un être intrépide, qui n'hésite ni ne recule, qui sait entreprendre et persévérer sans désemparer, une fois qu'il a entrepris. Ils sont peu nombreux, mais c'est par eux que la vie éclôt. Sans eux, elle s'étiolerait et s'étoufferait. Ils en sont la force et l'arôme. Ils sont les meilleurs d'entre les meilleurs, les moteurs des moteurs; ils sont le sel du sel de la terre. »

Et Tchernychevski représente un de ces « hommes nouveaux » sous les traits de Rakhmetov — un homme « plus important que nous tous réunis ». Rakhmetov ignore l'intérêt personnel : il ne connaît que la cause de la révolution, « qui remplit toute sa vie ». Il est une réponse au titre du roman. Que faire? Il faut, sous la conduite des Rakhmetov, des « révolutionnaires professionnels », faire la révolution, qui créera le régime communiste, dont une des héroïnes du roman voit en songe le tableau féerique.

Quant à savoir comment faire la révolution, Tchernychevski s'en est expliqué dans ses articles sur l'étranger. Nous y apprenons que le vrai révolutionnaire, une fois qu'il s'est fixé un but, doit être décidé et ne pas craindre de « réveiller de force les gens endormis ». Il doit « aller sans merci jusqu'au bout » et ne pas hésiter à prendre toutes les mesures nécessaires au succès. Tous les grands capitaines, depuis Alexandre de Macédoine, n'ont jamais craint l'effusion de sang et « n'ont pas épargné les hommes pour obtenir la victoire ». Tels doivent être aussi les chefs révolutionnaires. En un mot, leur règle doit être : « La fin justifie les moyens. » Tchernychevski se sépare ici nettement de Herzen qui, refusant ce principe, se verra qualifié de « libéral au carré ». Cependant, il ne faut pas croire que parmi les moyens nécessaires à la révolution, et qu'elle justifie, Tchernychevski aurait admis les actes infâmes que devait prôner plus tard Netchaïev (le Piotr Verkhovenski des Possédés de Dostoïevski).

Ayant prêché qu'il fallait éviter la « longue et douloureuse » voie européenne pour suivre des chemins meilleurs, Tchernychevski pose la question : est-il sûr que nous y réussirons? Il y répond dans son célèbre article Critique des préjugés philosophiques contre la commune, qui retint « particulièrement l'attention de Marx ». La lecture de cet article est ardue, le texte encombré de considérations - peu convaincantes pour la plupart - sur la géologie, la chimie, la physiologie et l'économie, mais l'idée directrice est très simple : Tchernychevski est persuadé que toute l'évolution planétaire, donc l'évolution sociale, est commandée par la loi de la dialectique formulée par Hegel. Les formes se succèdent dans le monde de façon ininterrompue, révélant une « aspiration » à doter d'un contenu nouveau et supérieur les formes dépassées. L'évolution dialectique est donc téléologique.

Dans un pays arriéré, la commune primitive est remplacée par une société où prédomine la propriété privée avec ses contradictions. A leur tour, celles-ci entraînent le remplacement de cette société par une société nouvelle, comportant des traits hérités de la société initiale, mais chargés d'un contenu nouveau. Cette évolution dialectique comporte des « sauts » : un pays arriéré peut « sauter » directement du stade inférieur au stade supérieur, sans passer par les phases intermédiaires. Celles-ci revêtent alors pour ce pays, selon Tchernychevski, le caractère d'un « moment logique », d'un « être théorique », vécu mentalement comme une expérience relative aux autres peuples.

Si on lève le rideau sur ces acrobaties dialectiques, destinées à cacher aux yeux du censeur les conceptions révolutionnaires de Tchernychevski, la conclusion est la suivante : la Russie, arriérée sous le régime tsariste mais dotée de la commune rurale peut, en faisant une révolution, « sauter » directement au stade supérieur, c'est-à-dire au régime communiste, où la propriété communale se réunira à la production communale (collective), laquelle aboutira à la communauté de consommation (7). Un tel saut permettrait à la Russie d'éviter le régime bourgeois et le stade capitaliste. Une fois déchiffrés les exercices philosophiques de Tchernychevski, on comprend l'exclamation triomphante et solennelle qui termine son article : « Notre jour viendra! » II était en effet persuadé qu'il démontrait scientifiquement « l'avènement » du régime communiste grâce aux lois de l'évolution dialectique. La dialectique, en légitimant les sauts au stade supérieur, sert docilement « son attente insurmontable et sa soif de la révolution ».

Tchernychevski était plus convaincant dans sa propagande pour la production communale collective lorsque, laissant de côté la dialectique, il démontrait dans un de ses articles l'importance, pour cette cause, de l'ancêtre du tracteur - la charrue à vapeur de Fowler, qu'on expérimentait alors, aux alentours de 1857, en Europe. Il accordait la plus haute importance aux machines. Dans le régime communiste que représente Que faire?, « les machines font tout ». Quant aux hommes, « ils chantent et ne font que diriger les machines ». Son. Journal (année 1848) nous apprend qu'il avait lui-même essayé d'inventer une machine « pour produire le mouvement perpétuel » et qu'alors il pensait même être « un des très grands instruments de Dieu pour la création du bonheur de l'humanité ».

En 1860, dans ses remarques concernant la traduction de l'économie politique de John Stuart Mill, il fit une apologie passionnée de la commune rurale, appuyée cette fois, non sur la dialectique, mais sur les chiffres, pour lesquels il reconnaissait avoir « une passion allant jusqu'à l'excès ». Sans bien se rendre compte du peu de sérieux de sa recherche, il avait composé, d'après le livre généalogique de la haute noblesse russe, des groupes ancestraux. A supposer que ces princes et ces comtes eussent vécu dans une même commune rurale, comme leur nombre s'accroissait de génération en génération, la superficie de terre par personne aurait décru avec le temps. Mais puisqu'ils vivaient dans une commune, leur bien-être matériel devait croître de façon égale pour chacun. Au contraire, si on les faisait vivre dans des propriétés privées, une partie d'entre eux s'enrichirait, tandis que la grande masse tomberait dans la misère. D'où Tchernychevski déduisait que la Russie ne devait pas passer par la phase de la propriété privée que connaissait l'Europe.

Elle ne passa pas par cette phase, ce qui n'empêche pas les chiffres avec lesquels jongle Tchernychevski de n'être rien d'autre que le fruit d'une imagination débridée. Derrière eux, comme derrière la « dialectique planétaire », se cache cette même foi constante en la révolution. Et cette foi, jointe à l'optimisme bouillonnant qui remplit son Que faire? donne l'impression que, bien que n'admettant pas le messianisme des slavophiles, il n'en estimait pas moins alors que la Russie serait la première à parvenir à la forme suprême de l'évolution sociale, c'est-à-dire au régime communiste.
Cependant, en 1862 - à l'apogée de sa gloire révolutionnaire -, Tchernychevski fut arrêté. Lors de l'enquête, deux notes caractérisant son activité littéraire furent rédigées, à la demande de la Sûreté tsariste. L'une d'entre elles était écrite par un protégé de Tchernychevski, le poète et traducteur de Shakespeare, Komarov. Il y montrait que la grande majorité des proclamations révolutionnaires s'inspirait des idées développées par Tchernychevski dans le journal légal qu'était le Sovrémennik, « avec cette seule différence que, dans les proclamations, elles [ces idées] ne sont pas dissimulées derrière une dialectique savante ». « Bref, concluait-il, les proclamations sont en quelque sorte la conclusion des articles de Tchernychevski, qui sont elles-mêmes un commentaire détaillé des proclamations. »

Komarov avait agi en gredin, mais il disait vrai. Parmi les proclamations où se sent particulièrement l'influence de Tchernychevski, il faut retenir celle qui parut en mai 1862 à Moscou et qui s'intitulait La Jeune Russie. Elle contenait certes quelques exagérations, qui provoquèrent le mécontentement de Tchernychevski : il n'en reste pas moins que c'est la proclamation la plus proche de son programme politico-social. On peut à ce propos signaler que Marx et Engels donnent une appréciation louangeuse de La Jeune Russie dans leur brochure L'Alliance de la démocratie socialiste et l'Association internationale des travailleurs :

« Ce manifeste, disent-ils, contenait une description claire et précise de la situation intérieure du pays, de l'état des divers partis et des conditions de la presse. D'autre part, en appelant au communisme, il concluait à la nécessité de la révolution socialiste. »

La proclamation se réclamait du « Comité central révolutionnaire », dont tous les membres étaient alors en état d'arrestation. Elle était l'œuvre d'un étudiant, Piotr Zaïtchnevski, qui était un chaud partisan de Tchernychevski. Il s'exprimait ainsi : « Nous avons étudié l'histoire de l'Occident et cette étude n'a pas été vaine pour nous. Nous serons plus conséquents que les piteux révolutionnaires de 48 et même que les grands terroristes de 92. Nous ne craindrons pas, s'il le faut, pour renverser le régime actuel, de verser trois fois plus de sang que n'en ont versé les jacobins des années quatre-vingt-dix... Pleins de foi en nous-mêmes, en nos forces, en la confiance du peuple et en l'avenir glorieux de la Russie, à qui est revenue la première la tâche grandiose de construire le socialisme, nous nous écrierons : " A la hache! (8). Et alors de frapper le parti impérial qui ne nous épargne guère, de le frapper sur les places, si cette canaille ose s'y aventurer, de le frapper dans les étroites ruelles et les larges rues des capitales, de le frapper dans les bourgs et dans les villages!... Souviens-toi de ceci : celui qui alors ne sera pas avec nous sera contre nous; celui qui sera contre nous sera un ennemi à exterminer par tous les moyens. Vive la république russe démocratique et sociale! »

Un autre révolutionnaire, Tkatchev (1844-1885), exposait une ligne politique très voisine dans la revue Nabat (9) . Il était persuadé que la révolution socialiste serait faite en Russie par « nous, la minorité qui ne veut plus attendre que la majorité prenne conscience de ses besoins et qui décide donc d'imposer cette conscience à la majorité ».

Quant à Zaïtchnevski, il devint plus tard le chef du parti des « jacobins-blanquistes russes ». Parmi ses disciples, il en est une, Iasseneva, qui devait lui rester fidèle jusqu'au bout et dont il faut parler ici. En 1891, elle fut envoyée en résidence surveillée à Samara, où elle fit la connaissance de Lénine. Elle avait neuf ans de plus que lui, un passé révolutionnaire et des idées entièrement formées sous l'influence de Tchernychevski et de Zaïtchnevski. Lénine avait alors vingt et un ans : il avait été « labouré » par Tchernychevski et venait d'adhérer au marxisme. On peut donc penser que c'est elle, et non lui, qui enseigna l'autre. C'est par elle qu'il connut le programme des « jacobins-blanquistes russes » et la proclamation La Jeune Russie, qu'il devait qualifier en 1901 de « déclaration de lutte sanglante contre tout le régime actuel ». Nous reparlerons de assénera à propos du livre de Lénine Un pas en avant, deux pas en arrière,

Un autre adepte de Zaïtchnevski, Mickiewicz, écrivait en 1925 dans la revue soviétique Prolétarskaia Révolioutsia (10) : « Après la mort de Zaïtchnevski, le jacobinisme russe est mort, pour ressusciter sous une nouvelle forme dans l'aile révolutionnaire de la social-démocratie, c'est-à-dire dans le bolchevisme.» Tous les membres du cercle de Zaïtchnevski, et pas seulement Mickiewicz et lasseneva, ont par la suite rejoint Lénine et sont devenus bolcheviks. « II est évident, dit Mickiewicz, que le jacobinisme prédisposait au bolchevisme. » On pourrait dire aussi : il est évident que le bolchevisme prédisposait au jacobinisme.

Parlant de la proclamation La Jeune Russie, qui fut le manifeste du jacobinisme russe, mais oubliant qu'il est inspiré des idées de Tchernychevski, Mickiewicz démontrait que ce texte contient nombre de formules qui furent mises en œuvre par la Révolution d'Octobre 1917 :

« On y trouve la prédiction qu'il revient à la Russie de réaliser la première l'idée socialiste, et la prédiction que tous les partis d'opposition se ligueront contre la révolution sociale. On y trouve encore, parmi les revendications, la socialisation des fabriques et du commerce, la nationalisation de la terre, la confiscation des biens ecclésiastiques. On y trouve enfin la nécessité, pour la révolution socialiste, d'un parti fortement centralisé qui, après la prise du pouvoir, assoira " le plus vite possible " les fondements du nouveau régime à l'aide d'une dictature réglant les élections à l'Assemblée nationale, de telle sorte que les partisans de l'ancien régime n'entrent pas dans son sein. Tout cela, ce sont des idées de la Révolution d'Octobre. Il n'y manque que le prolétariat. »

Mickiewicz a raison: la révolution de 1917 a en effet réalisé nombre des mots d'ordre contenus dans La Jeune Russie de 1862. L'historien soviétique Pokrovski l'a du reste reconnu dans son article «  Les Sources du bolchevisme dans l'histoire russe ». Or, on a trouvé dans les archives d'un adepte de Tchernychevski, un certain Sleptsov, une lettre de 1882 adressée par Zaïtchnevski à un inconnu qui lui deman­dait, entre autres, ce qu'avaient lu les auteurs de La Jeune Russie. Zaïtchnevski répond : « Nous n'avions encore rien lu de marxiste. »

Voilà qui est extrêmement important! Il en découle en effet que la révolution que dirigea Lénine en 1917 pouvait être faite sans recourir au marxisme, à partir des seuls enseignements de Tchernychevski. En introduisant une certaine nouveauté, en proclamant la « dictature du prolétariat » (concept inexistant dans la Russie de Tchernychevski), Lénine prolongeait en fait les idées révolutionnaires des générations précédentes, qu'il plaçait sous l'étendard du marxisme. Mais ces idées n'étaient elles-mêmes pas tombées du ciel : elles avaient des antécédents dans le passé lointain de la Russie, dans ces « dramatiques épisodes de l'histoire du peuple russe » qui, à partir du XVIIe siècle, ont été « forgés par l'énergie de la population agricole », pour reprendre les termes de Tchernychevski. Traduisant cet « hiéroglyphe », Zaïtchnevski écrivait dans La Jeune Russie :
« Le parti révolutionnaire, aujourd'hui opprimé, se relèvera demain avec Razine, pour l'égalité et la république, et avec Pougatchev, pour.la suppression du fonctionnarisme et le partage des terres. »

Stepan (Stenka) Razine prit la tête d'une sanglante révolte des Cosaques et des paysans qui se déroula au XVIIe siècle, et Pougatchev fut le chef d'un soulèvement de même nature au XVIIIè siècle. L'une comme l'autre de ces rébellions furent sévèrement réprimées par le régime tsariste. Mais les figures de Razine et de Pougatchev entrèrent dans l'iconographie des révolutionnaires russes. Les populistes des années 1870 les mentionnaient constamment. Ils ne furent pas non plus oubliés lorsque le marxisme-léninisme devint l'idéologie officielle du pays : en témoigne le fait qu'en 1933, à Moscou, la rue Varvarka, donnant sur la place Rouge, fut rebaptisée « rue Stepan Razine ».

NOTES
1. Alexandre Ilitch Oulianov, né en 1866, devint révolutionnaire alors qu'il était étudiant à Pétersbourg. Membre des groupes terroristes de la société secrète populiste Narodnaia Volia (Volonté du peuple), il préparait un attentat contre Alexandre III lorsqu'il fut arrêté. Son exécution eut lieu le 8 mai 1887.
2.  A la suite de l'édition en russe du présent ouvrage (New York, 1953), la revue soviétique Voprossy filosofii (Questions de philosophie), n° 7/1958, écrivit au sujet du compte rendu de Vorovski : « Pour le moment, nous n'avons pas réussi à te trouver dans nos archives. »
3. Lénine avait été placé en résidence forcée à Kokouchkino dans la propriété de sa mère et de sa tante, à 40 verstes de Kazan. Il y resta du début de décembre 1887 à novembre 1888. Il avait lu Que faire? à Kokouchkino pendant l'été de 1887. Sa sœur Anna, expulsée de Pétersbourg après l'exécution de son frère Alexandre Oulianov, vécut seule avec Lénine à Kokouchkino. Puis toute la famille Oulianov s'y installa.
4. Respectivement, Le Contemporain, Les Annales nationales, Le Messager de l'Europe,
5. L'Aurore
6. Je l'ai fait dans des articles de la revue Novy Journal (1951), paraissant à New York, articles qui ont été traduits dans Le Contrat social (numéros de mai et juillet 1957).
7. C'est exactement ce saut, décrit par Tchernychevski, que Lénine a essayé de faire dans les années 1918-1920: «Notre politique économique, disait-il, escomptait un fanage immédiat de l'ancien système économique russe à une production et une consommation étatisées sur des bases communistes. » (Discours du 17 octobre 1921, au congrès des instructeurs politiques.)
8. Allusion à un appel à Herzen, lancé par « un homme russe » (sans doute Tchernychevski, à moins que ce ne soit son ami Dobrolioubov) et qu'Herzen reproduisit dans le numéro du  1er mars  1860 de Kolokôl (La Cloche), qu'il publiait à Londres: «Notre situation, disait l'« homme russe» à Herzen, est intenable. Seule la hache peut nous délivrer. Changez de ton, et que votre Cloche sonne le tocsin, au lieu d'appeler à la prière. Appelez la Russie à prendre la hache!»
9. Le Tocsin.
10. La révolution prolétarienne

 

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